AMBITION

Comment transformer un autogoal en but décisif

Par MICHEL CASPARY le 01.12.2008 à 00:07

Le projet de Bellerive aurait pu être une vitrine du formidable essor de la vie culturelle de ce canton. La vitrine est brisée, du moins symboliquement. Pas de quoi mettre pour autant tous les morceaux, tous les arts, à la poubelle. C’est un nouveau projet, global, qui doit être inventé.

Consternation chez les partisans du nouveau musée à Bellerive, pour qui ce vote négatif est un autogoal incompréhensible; et jubilation auprès des opposants, dont une partie refusait qu’on touche aux rives du lac, qui plus est avec cette proposition architecturale trop massive. Un élément, pourtant, semble admis dans les deux camps: en l’état, le Palais de Rumine ne peut plus accueillir autant de musées, et encore moins celui des beaux-arts, dont une vaste partie des collections dort dans ses caves.
Le Conseil d’Etat ne paraît pas prêt de lâcher d’un coup le site de Bellerive. Un nouveau projet, plus «beau», voire même plus spectaculaire, fruit d’un concours sur invitation, avec des stars de l’architecture, aurait-il plus de chances auprès des citoyens? L’idée est tentante, mais elle a un coût, et ce n’est pas donné.

Le noyau dur des opposants, lui, n’est pas prêt de lâcher son envie de voir un Grand Rumine au centre-ville, à portée directe des magasins et d’une station du M2. Leur solution, telle que présentée avant le vote: donner de l’espace aux beaux-arts en utilisant au maximum la Riponne, en surface comme en sous-sol. Question coûts, c’est l’inconnue. Et de même pour l’aménagement intérieur du Palais de Rumine.

Connue, en revanche, est la position des collectionneurs, qui avaient promis des trésors si le nouveau musée se faisait à Bellerive, et seulement à Bellerive. Vont-ils désormais partir à l’étranger? La menace était à peine voilée pendant la campagne. Hier, les avis semblaient plus tempérés, même si «un retour à Rumine semble impossible», selon Florian Rodari, conservateur de la Collection Planque. «Jean Planque n’aimait pas ce musée. Il voulait que sa collection «puisse aider un musée pauvre». Par exemple, il ne voulait pas qu’un musée où il y aurait déjà des Picasso bénéficie de sa collection.»

Il faudra une nouvelle proposition, concrète, rapide et enthousiasmante de l’Etat pour que les gardiens de ces trésors ne les emmènent pas à l’étranger. De quoi convaincre également les mécènes, comme la Fondation Leenaards. Pays de Vaud et rapidité, cependant, ne font pas souvent la paire. Les partisans du musée au bord de l’eau en sont conscients et désolés. Les opposants ne s’en soucient guère, rejetant tout «chantage» des collectionneurs et mécènes.

La tâche est particulièrement ardue dans la mesure où ville de Lausanne et canton de Vaud ont parfois du mal à travailler et communiquer d’une même voix. Cette harmonie, cet élan et cette force de conviction ont fait défaut dans la campagne de Bellerive. L’échec d’hier doit être propice à une remise en question commune sur la manière de vendre un tel projet, mais aussi sur la nécessité urgente de concevoir une politique culturelle globale suivant les circonstances. Rassembler les idées et les moyens, au profit d’un rayonnement indiscutable pour tous. Que l’autogoal d’hier se transforme en but décisif: l’ampleur du défi est à la mesure du rêve brisé de Bellerive.

 



Trois partisans

SILVIA ZAMORA, municipale lausannoise de la culture: «Je suis forcément déçue par le résultat de ce dimanche. Mais il ne faut pas s’arrêter aux regrets. Il faut se remettre rapidement au travail, pour construire un projet fédérateur. Et surtout maintenir toute la dynamique de la campagne, qui avait, notamment, permis de réunir pour la première fois les milieux culturel et économique.»

 

CHRISTELLE LUISIER, coprésidente du comité de campagne: «Je suis déçue mais pas surprise. Dans ma région de Payerne, j’ai constaté que les gens ont découvert tardivement le projet, tout en se disant «à quoi bon investir tant dans la culture?» Mais la nécessité est toujours là, et je souhaite qu’il y ait un plan B, que le gouvernement ait l’énergie de repartir.»

BERNARD FIBICHER, directeur du Musée cantonal des beaux-arts: «Au-delà de l’immense déception, je pense que nous avons été emportés par le côté positif du M2 et que cette fausse image nous a éblouis durant cette aventure. Et puis, il faut souligner la sévère campagne de dénigrement menée par des opposants qui n’ont pas hésité à tenir des propos mensongers. Les diverses réactions que j’ai pu entendre ici et là faisaient toujours état d’un constat: pas d’argent pour la culture. Et on sait bien qu’il est toujours délicat de mener un projet culturel. En ce qui me concerne, je vais maintenant m’octroyer quelques jours de congé et il s’agira de tout reprendre au mois de janvier, car une solution devra être trouvée.»
Daniel Abimi / Laurent Busslinger / Jean-Frédéric Debétaz


Trois opposants

 

PIERRE SANTSCHI, président du comité référendaire: «Je suis content pour ceux qui ont vraiment mouillé le maillot, le résultat est une réussite en matière de sauvegarde des rives du lac. Il y avait dans ce projet des défauts graves à commencer par son illégalité. Les Vaudois se sont souvenus que dans leur hymne il y a l’amour des lois. Au Conseil d’Etat de respecter maintenant sa propre politique de densification urbaine. Si un nouveau musée prend du retard, ce n’est pas à cause de nous, mais deceux qui n’ont pas tenu compte, en 1991, du rapport Pierre Frei sur la réutilisation de Rumine.»

MICHEL THÉVOZ, ancien conservateur du Musée de l’Art brut: «Le peuple vaudois est devenu adulte malgré les relents de stalinisme véhiculés par la presse. Pour moi, ce refus est un oui au Grand Rumine et ce serait un profond déni de la démocratie si le Conseil d’Etat refusait de se pencher à nouveau sur la question. Il faut que les gens discutent, mais il serait aujourd’hui mesquin de nier Rumine.»

ISABELLE CHEVALLEY, députée, membre du comité référendaire: «David a gagné contre Goliath, je suis heureuse, même si j’attendais un résultat plus net. C’est un vote contre ce projet, pas contre un nouveau musée, nous allons reprendre les choses en main au Grand Conseil. Que les collectionneurs se rassurent et attendent un peu.»
Laurent Busslinger / Jean-Frédéric Debétaz

 

Retrouvez ici le détail des résultats vaudois pour cette votation

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