INTERVIEW

Retour avec Yvette Jaggi sur l’échec du musée de Bellerive

Par MICHEL CASPARY le 22.12.2008 à 00:07

L’ancienne syndique de Lausanne, partisane très active du projet de Bellerive, revient sur les raisons de son échec en votation populaire le 30 novembre dernier. Et propose quelques pistes en faveur d’un nouveau Musée cantonal des beaux-arts.

– Comment rebondir après l’échec du projet de Bellerive en votation populaire le 30 novembre dernier?
– En politique, quand on est allé contre un mur, cela demande beaucoup d’énergie pour l’enjamber et un peu d’imagination pour le contourner. Pour redémarrer un tel projet, il faut donc d’abord réfléchir et s’interroger. Quelle sorte de nouveau Musée cantonal des beaux-arts voulons-nous?

– Quelles fonctions un tel musée doit-il remplir?
– Elles sont au nombre de trois. Il y a d’abord celle de conservation, de préservation, de recherche. Puis il y a la très importante mission éducative, pédagogique, une contribution à la diffusion du savoir. Enfin, la troisième fonction vise ce que certains nomment cruellement le divertissement et d’autres plus finement la délectation. Le plaisir de regarder, de découvrir, de commenter. Cela dit, il y a aussi de plus en plus souvent une quatrième fonction, celle de promotion, d’attraction. Le musée comme destination touristique et, partant, comme contribution au développement économique. On peut mettre des priorités, mais pas vraiment dissocier ces différentes fonctions. Le projet de Bellerive, coïncidence rare, les réunissait toutes quatre, pleinement.

– Un Musée cantonal des beaux-arts, selon vous, doit-il être à Lausanne forcément ou peut-on l’installer ailleurs dans le canton?
– J’observe ce qui se passe dans les autres cantons, petits ou grands: un tel musée se trouve nulle part ailleurs que dans le chef-lieu, dans la capitale, comme le dit la nouvelle Constitution vaudoise. On pourrait tout au plus imaginer un lieu dans la région lausannoise. Sincèrement, je n’ai pas d’idée de site.

– Pourquoi, selon vous, est-il vain de vouloir rester dans un palais de Rumine même réaménagé?
– Le peu que je sais de la situation architecturale, foncière, géotechnique et juridique me fait fort douter des possibilités. On a quand même dû calculer le parcours du M2 pour ne pas courir le risque de déstabiliser les contrebas de la Cité et tant qu’à faire la cathédrale elle-même… Le projet de Grand Rumine veut soit poser des boîtes sur la place de la Riponne et/ou passer en sous-sol. J’observe que quatre niveaux de souterrains sont en droit de superficie jusqu’en 2039 (et le préavis pour 2059 vient de sortir). En plus, la dalle ne peut rien supporter. Par ailleurs, l’Etat a déjà investi une cinquantaine de millions de francs pour des aménagements à l’intérieur du Palais. Sincèrement, non, je ne crois pas à une solution appelée Rumine. D’autant qu’on ne devrait absolument pas enlever la Bibliothèque de là, ni le Musée de zoologie, par exemple, le musée des familles, auquel on a promis depuis longtemps une extension qu’il mérite bien.

– Que faut-il absolument ne plus faire dans le cadre d’un nouveau projet?
– Résumons les raisons du non: pas là, pas comme ça, pas maintenant, et pas pour x autres raisons, plus personnelles. Par exemple pas pour la culture, ou pas pour celles et ceux qu’on a identifiés avec le projet de Bellerive. Peut-être que l’emplacement n’était pas fédérateur. Mais un objet culturel, on le rend fédérateur. Je pensais que les lacunes dans l’information, les images du concours, le manque de flamme initial, seraient remontables. Je suis persuadée que seule la conviction emporte la conviction.

– Qui alors pour piloter un nouveau projet?
-Il faut que quelqu’un l’incarne, et que cela se sache, se perçoive. Il faut communiquer du fond de l’âme. Au Conseil d’Etat, je ne vois pas trop, après leur engagement très collégial… Quelqu’un qui a été délégué au 700e anniversaire de la Confédération (ndlr: Pierre Keller, l’actuel directeur de l’ECAL) pourrait-il être investi d’une telle mission? Cela provoquera des résistances dans d’autres milieux. Il est vaudois dans son essence, pas dans ses manières.

– Que faut-il changer dans la politique culturelle cantonale?
– Il faut la redéfinir. On attend depuis des années la loi cantonale qui doit remplacer celle de 1976. Pour redynamiser cette politique, il faudrait que la culture, fondée sur l’audace, le risque, l’enthousiasme, puisse échapper à des modes de fonctionnement classiques, il est vrai prescrits par la démocratie telle que nous la pratiquons. Une certaine brusquerie ne nuit pas toujours. C’est aussi cela l’exception culturelle: il faut laisser du temps au temps, mais si on laisse trop mûrir les projets, ils risquent de pourrir. Il y a les procédures, mais un autre cheminement existe aussi, en parallèle, pas moins juste, qui a son propre rythme. Pour mener à bien certains projets, il faut de la conviction, de la sincérité, mais aussi de la ruse et du culot.



«Touche pas à mon lac!»

Pourquoi donc les Vaudois ont-ils, le 30 novembre, refusé par quelque 52% des votants la création d’un nouveau Musée des beaux-arts à Bellerive?

Trois semaines après ce scrutin qui a déchaîné les passions, 24 heures vous en révèle les raisons en exclusivité. Ceci grâce à un sondage de l’institut M.I.S. Trend, dont le commanditaire, qui tient à rester anonyme, a accepté de nous en livrer les conclusions. Ce sondage n’est pas une commande de l’Etat, la ministre de la Culture Anne-Catherine Lyon ayant demandé à l’IDHEAP (Institut des hautes études en administration publique) une analyse fine du résultat, qui prendra plus de temps.

Les conclusions du sondage que nous révélons aujourd’hui ne plairont pas à la conseillère d’Etat qui déclarait le soir même du vote que le site de Bellerive n’était pas hors-jeu.

Manifestement, il l’est: à près de 60%, c’est le motif de refus des Neinsager. «Touche pas à mon lac!», tel est le message fort des Vaudois qui ont refusé le projet présenté le 30 novembre. Et lorsqu’on demande à ceux qui ont voté non les arguments qui les ont le plus convaincus, l’emplacement sort à près de 70%, tout comme la préférence pour un musée au centre-ville.

L’architecture du projet Ying-Yang, deuxième raison du rejet, n’a pas été l’élément le plus décisif dans le vote négatif. En marge de ces enseignements, quelles leçons tirer de l’échec du Musée des beaux-arts devant le peuple? Quel avenir pour un nouveau musée? Quelle politique culturelle pour le canton? Dans une interview accordée à ce journal, Yvette Jaggi, en porte-parole des partisans du nouveau musée, mais aussi en politicienne très active dans le domaine culturel, que ce soit à la tête de la ville de Lausanne, ou à la présidence de Pro Helvetia, livre son constat et ses pistes d’avenir. THIERRY MEYER



SONDAGE
Un Musée au cœur de la ville

Entre le 1er et le 3 décembre 2008, l’i nstitut M.I.S Trend a réalisé un sondage auprès d’un échantillon représentatif de 500 citoyens lausannois ayant voté sur le projet de Musée des beaux-arts à Bellerive jusqu’au 30 novembre 2008. La marge d’erreur sur un tel échantillon est de plus ou moins 4.5%.

De façon très proche du résultat effectif du vote, le sondage a obtenu 43% de répondants ayant voté oui, 48% ayant voté non et 9% qui ont refusé de se prononcer.

Les catégories les plus favorables au musée sont les jeunes, les personnes de formation élevée et appartenant aux classes de revenus supérieurs, et de tendance politique à gauche, même si les différences sont très faibles. Préalablement, une question ouverte permettait, sans aucune aide de l’enquêteur, d’obtenir les raisons du non. C’est manifestement la localisation prévue pour le Musée (pas au bord du lac et situé plutôt en ville) qui a été déterminante. Son architecture ne venant qu’au deuxième rang, citée spontanément par un refusant sur deux. Les questions d’ordre matériel interviennent très peu (à peine un quart des opposants), ceci malgré la crise omniprésente dans les discours politiques et médiatiques à cette période. On retrouve la même hiérarchie lorsqu’on soumet directement des raisons de refus possibles aux personnes interrogées. Il est donc désormais clair que l’emplacement projeté n’a pas convaincu.

Il ne s’agit pas seulement du choix du bord du lac (rejeté par 76%), mais aussi du fait de préférer un musée situé en pleine ville (approuvé par 84%), voire carrément à Rumine (81%). L’architecture dont il a tellement été question n’a représenté une raison de refus «que» pour 41,2% des opposants.
Faiblement apparue en spontané, la question pécuniaire apparaît pertinente à 63% des citoyens ayant voté «non». Mais n’est-ce pas parce que le projet ne les convainquait pas qu’ils l’ont jugé trop coûteux?

Dans chaque catégorie de répondants ayant voté non au musée, l’argument le plus convaincant pour s’opposer au projet reste la préférence pour un musée situé au centre-ville. MARIE-HÉLÈNE MIAUTON/MIS?TREND

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