C’est un lieu presque suspendu hors du temps. Vallon bucolique, le Prévondavaux étend ses prairies et ses futaies le long d’une petite route serpentant entre Gimel et Burtigny. A l’orée du bois, alors que la neige a fondu, on distingue à nouveau les chapeaux pointus d’un petit peuple étrange qui campe au bord du chemin.
Raides comme les piquets dans lesquels ils sont taillés, ces lutins aux allures de Père Noël veillent, abrités sous l’arche d’un tronc creux, à ce que ce havre de paix reste propre en ordre. Car leur «papa», Otto Rüfenacht, agriculteur à Longirod, sa ferme perchée aux Cottières, ne badine pas avec la propreté de ce vallon dont il cultive les terres pentues depuis des décennies.
Arrivé en 1947 de son Emmental natal, ce Bernois, qui se dit «patriote, militaire et sale tête», voue un amour immodéré à la nature. Voilà longtemps qu’il trouvait dans ses foins et ses céréales des détritus jetés par les automobilistes de passage. Un jour, un conducteur pressé a jeté une bouteille à moitié pleine par la fenêtre de sa voiture.
Elle a atterri sur les genoux de notre agriculteur, qui vérifiait son champ à bord d’un petit tracteur. S’il n’a pas été blessé, son sang n’a fait qu’un tour.
Message de paix
«J’ai alors pris une décision. Pour que le vallon reprenne sa valeur et retrouve sa paix et sa beauté, j’ai décidé de mettre deux nains au bord de la route, là où ça s’est passé. Une sorte de message à l’intention des passants», explique cet ancien municipal de Longirod, qui coule, à l’âge de 87?ans, une retraite active sur le domaine repris par son fils.
Il faut dire que cet habile bricoleur avait déjà installé près de sa ferme un premier sanctuaire de petits nains. Un coccyx brisé dans une malheureuse chute l’ayant immobilisé pendant quelques mois, le paysan s’était mis à sculpter ses nains avec ce qu’il trouvait dans la nature. Ils n’ont rien en commun avec le traditionnel nain de jardin en plastique ou en céramique. De fil en aiguille, il a créé des bougies en bois, des oiseaux en ferraille perchés sur tige et des fontaines miniatures.
Vandales et adorateurs
Mais, au Prévondavaux, son message ne passe pas toujours. Son sanctuaire a été profané plus d’une fois. Quelques mois après y avoir installé deux nains, ces derniers avaient déjà disparu. Tant pis, Otto en a replacé trois. Et hop, une année après, ils s’étaient encore fait la malle, emportés par on ne sait qui.
«Alors, pour faire réfléchir les gens, j’ai fabriqué une étoile avec du bois croisé et écrit dessus: «Quo vadis?». Enfin, il s’est mis à remplacer chaque nain volé par une croix. «Aujourd’hui, il y en a sept. Pour finir, cela ressemble à un cimetière! Mais, depuis que j’ai rajouté une bougie avec une flamme pour éclairer les esprits, plus personne n’a touché le sanctuaire», rigole l’octogénaire, heureux de voir que ses nains n’attirent pas que des vandales, mais aussi des adorateurs.
Car, un jour, un petit bonhomme disparu depuis deux semaines est réapparu, tout repeint de frais par un artiste anonyme. Et des enfants ou des promeneurs ont coutume d’y placer des petits bouquets de fleurs et même de la nourriture, autant d’offrandes qui enchantent le grand prêtre du Prévondavaux.
Avec le temps, ses petits nains lui ressemblent. «Comme je deviens âgé, j’en fais avec des lunettes! A un que j’avais abîmé, j’avais fait un bandeau sur l’œil! Mais il a dû plaire à quelqu’un. Il a aussi été volé!»