VOTATIONS CANTONALES

Le Musée des beaux-arts reste à quai: le Conseil d’Etat entend rebondir rapidement

Par LAURENT BUSSLINGER le 01.12.2008 à 00:07

Pascal Broulis promet avant l’été «une annonce sur la poursuite du dossier». Mais le refus d’hier risque d’être bien difficile à analyser.

Ce n’est pas la claque redoutée, mais c’est un refus net. Les 9301 voix qui ont fait la différence ont été trouvées à Lausanne, dans son agglomération et dans les campagnes. Paradoxalement, s’agissant d’un référendum lancé pour protéger la rive du lac, c’est à mesure que l’on s’en éloigne que les «non» au projet de nouveau Musée des beaux-arts à Bellerive s’accumulent. Entraîné par ses villes, le district de Nyon dit un gros «oui» à 56,6%. Ceux de Lavaux-Oron et de Riviera-Pays-d’Enhaut (tous deux coupés entre lac et montagne) opinent (50,17% et 50,04%). Tous les autres disent «non». Morges de justesse (50,03%), Lausanne à 52%, puis les pourcentages grimpent jusqu’au 63,17% de la Broye et du Vully (voir carte ci-contre).

Hier en fin d’après-midi, la patronne de la culture vaudoise, Anne-Catherine Lyon, a «pris acte avec beaucoup de regrets» d’un résultat qu’un Conseil d’Etat contrit a mis une prudence de Sioux à commenter. A l’évidence, «une addition d’avis négatifs». La campagne a montré qu’ils allaient du refus du site à celui de l’architecture, en passant par des méfiances vis-à-vis d’un financement privé-public, une crainte des dépenses culturelles quand l’économie tousse, et le sentiment dans l’arrière-pays que Lausanne a déjà reçu beaucoup, notamment avec son métro. Le gouvernement qui promet d’y mettre du soin aura de quoi se livrer à une analyse détaillée. A commencer par celle de sa campagne, mal menée. «On est partis trop tard, on a laissé s’installer l’image d’un projet moche», regrette Christelle Luisier, copr ésidente du comité de campagne. L’autocritique reste toutefois fort mince du côté du gouvernement: «Peut-être n’avons-nous pas assez anticipé», concède son président, Pascal Broulis, alors que François Marthaler, patron des Infrastructures, mettait en avant «la difficulté de faire passer un projet préparé pour un jur y d’architectes, mais pas encore abouti». Formellement, le vote portait, c’est vrai, sur un crédit d’étude de 390?000 francs. Celle-ci n’ira pas plus loin. Ying-Yang, lauréat du projet d’architecture lancé en 2004, est mort-né.

Et maintenant? «Nous avons toujours dit que ce n’était pas un vote contre le musée, mais contre son emplacement», répète le président du comité référendaire, Pierre Santschi. En désignant «le centre-ville, Rumine ou ses abords», comme lieu du futur. Le Conseil d’Etat, lui, exclut Rumine: «Le Musée des beaux-arts doit avoir son bâtiment propre et spécifique», a insisté Anne-Catherine Lyon, accrochée aux études menées en 1991.

Broulis veut garder la main
Alors? Pascal Broulis retient «la dynamique», qu’il veut voir «s’être créée sur tout le territoire autour du musée.» Face aux motions et aux initiatives qui ne manqueront pas, dès demain, de venir du Grand Conseil, il veut garder la main: «Nous viendrons avant l’été avec une annonce.» Quelle qu’elle soit, elle a intérêt à être forte. Peut-être que «par essence, les musées sont très difficiles à vendre», mais sans projet enthousiasmant, c’est impossible, comme le sait désormais le Conseil d’Etat.

 

 


 

 

«Il faudra une génération pour aboutir»

L’ancienne syndique de Lausanne, Yvette Jaggi, très engagée en faveur du projet de Bellerive (notamment avec le manifeste citoyen), livre une analyse plutôt pessimiste du résultat. «C’est un vote de défiance, sans que l’on sache exactement à l’égard de quoi ou de qui elle s’est manifestée. Les «non» se sont additionnés malgré l’engagement des milieux politiques, des privés, de la presse. Je crains qu’il y ait eu pas mal de jeu de billard à trois bandes dans ce résultat, et qu’il exprime des ressentiments et des méfiances très entremêlées, et qui ne sont pas toutes directement liées au projet. Ce sera difficile à analyser.»

«Avec le manifeste citoyen, nous avons voulu insuffler de l’élan et de l’enthousiasme dans ce projet, et nous en avons trouvé, estime l’ex-magistrate. Mais tous les partisans en veulent aujourd’hui beaucoup aux premières images qui ont été présentées, et dont l’impact a été ravageur. Elles pouvaient suffire pour un jury d’architectes, mais elles ne convenaient pas à un vote populaire.»
«Il n’y a que dans notre pays, regrette encore Yvette Jaggi, que l’on soumette ce type de construction au vote populaire, qui se méfie des grands projets. Croyez-vous que la pyramide de Pei, au Louvre, aurait été acceptée, ou que le Musée de Bilbao aurait vu le jour dans ces conditions?»

Sur la suite, et même si les opposants ont toujours dit qu’ils ne contestaient pas un nouveau musée, son pronostic est sombre: «Je crains que l’on soit reparti pour un très long tour. C’est un projet de génération que de réaliser un nouveau musée de cette ampleur, et je redoute qu’il en faille encore une pour aboutir.» Laurent Busslinger


 

L'EDITORIALde Thierry Meyer, rédacteur en chef

Une défaite longuement préparée

Le canton de Vaud n’aura donc pas de Musée des beaux-arts digne de son rang, de son potentiel et de son rayonnement. Echaudée par toute perspective de dépense non immédiatement rentable en ces temps de crise, et motivée par une addition de raisons disparates à refuser un projet controversé, une courte majorité de Vaudois n’a pas voulu poursuivre l’étude d’un nouveau bâtiment à Bellerive, sur les quais inexploités de Lausanne. Milieux culturels et politiques – et ce journal, qui espérait un oui – encaissent un coup sévère. Ils doivent d’abord s’en prendre à eux-mêmes.

A l’heure des comptes, rien ne sert en effet de maudire des référendaires qui doivent encore convaincre que leur horizon dépasse la procrastination ou le bout de leur nez. Rejeter toute construction nouvelle est par définition plus facile que de la faire accepter. C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de culture. L’échec du projet de Bellerive montre que ses promoteurs avaient oublié cette règle de la démocratie.

D’abord minés par de vaines querelles d’ego, ils se sont finalement lancés dans la bataille, ce qui explique sans doute le résultat serré. Mais c’était trop peu, trop tard. Depuis le début, il a manqué à ce très ancien projet un élan, de l’envie et du partage. La leçon est rude pour des élites qui sont restées enfermées dans leur propre logique, sûres de leur bon droit et de leur jugement.
Tous ceux qui, au sommet de l’Etat, ont préféré œuvrer en catimini lorsqu’il aurait fallu, il y a dix ans déjà, préparer la communication et inclure les sceptiques, portent une grande responsabilité dans cet échec. Les milieux artistiques ont trop longtemps préféré la discrétion à l’engagement, et ceux qui, sursaut salutaire, se sont mouillés dans la campagne, sont aujourd’hui pétris d’amertume.
Impossible enfin de ne pas revenir sur une architecture qui n’a pas su se faire comprendre du public, et dont les contours ont grandement servi les desseins de ses adversaires.

Le gâchis serait complet si, par dépit et découragement, les partisans du musée posaient les plaques et attendaient en bougonnant l’initiative de leurs adversaires. On le sait, des collections s’en iront – à commencer par celle de la Fondation Planque –, des hommes et des femmes tourneront le dos, usés par la déception. Pourtant, le canton de Vaud a besoin d’un musée pour montrer la richesse de son patrimoine culturel. Calamiteux dans la campagne, le Conseil d’Etat doit rassembler autour de lui les énergies nécessaires à l’élaboration d’un nouveau projet, qui inclue enfin de manière sérieuse l’avenir des autres musées cantonaux sis au Palais de Rumine. Et qui sait, le temps perdu ne se doublera peut-être pas d’une deuxième génération sacrifiée. Pour l’heure, Vaud devra se contenter d’un Musée des beaux-arts tel que le voulaient les vainqueurs du jour: invisible.

 

Retrouvez ici le détail des résultats vaudois pour cette votation

 

Sondage

Tarifs CFF: la nouvelle hausse annoncée est-elle acceptable?