LAVAUX-ORON

Les vieilles familles d’aujourd’hui sont les immigrés d’autrefois

Par CLAUDE BÉDA le 09.01.2010 à 00:06

Les migrants qui ont repeuplé le périmètre de l’actuel district aux XVe et XVIe siècles, après la peste noire de 1349, proviennent en grande partie de trois vallées de Haute-Savoie et du Piémont. C’est ce que Jean-Pierre Bastian, professeur de sociologie des religions et archiviste communal à Cully, vient de découvrir.

A Lavaux, nous sommes tous des immigrés, sourit Jean-Pierre Bastian, professeur de sociologie des religions à Strasbourg et archiviste communal à Cully. Et de surcroît en provenance de trois endroits déterminés.» C’est en s’intéressant à ses ancêtres que le Lutryen d’origin e a fait cette découverte. Grâce à des investigations plus poussées, il a repéré les racines précises des migrants qui ont en grande partie repeuplé Lavaux et l’intérieur du Jorat aux XVe et XVIe siècles, après la peste noire de 1349. Ces immigrés d’autrefois ont engendré les deux tiers des familles de souche de la région. Principalement issus de trois vallées alpines préservées des pestes récurrentes d’alors, ces migrants sont venus combler le déficit en hommes et en bras qui a frappé Lavaux à l’époque. Au bénéfice d’une forte vitalité démographique, cette population a rempli le périmètre de l’actuel district de Lavaux-Oron.

Trois vagues de migrants de 1440 à 1580
Un premier flux de maçons lombards issus de la paroisse Saint-Georges du Val Divedro (Varzo), dans le Piémont, s’est établi dans les bourgs viticoles entre 1440 et 1510. A partir de 1480 et durant un siècle, un second courant migratoire s’est nourri de paysans de montagne de la haute vallée du Giffre, dans le Faucigny, principalement des paroisses de Samoëns et de Sixt. D’abords métayers sur les Monts de Lavaux, ils ont débordé sur l’intérieur du Jorat, où ils ont été occupés à défricher des lisières. Ce fut le cas des ancêtres de Jean-Pierre Bastian qui se sont fixés à Mollie-Margot (Savigny), avant de descendre à Lutry. Quant au troisième flux migratoire, il a été formé par une quarantaine de paysans dépendant de l’abbaye d’Aulps, dans les hauts de Thonon. «Personne n’est venu des Allemagnes, d’outre-Jura, de Genève ou encore du Valais, souligne Jean-Pierre Bastian. Tous sont arrivés de trois vallées parmi les plus proches. Il est vrai que ces régions figuraient alors, jusqu’à l’arrivée des Bernois, dans un même espace politique et culturel: les Etats de Savoie. Ce nouveau champ de recherche révèle le côté dynamique des migrations.»

Une main-d’œuvre bienvenue
Outre la pression démographique, d’autres raisons ont incité ces populations en surnombre dans leur vallée à émigrer vers les grandes paroisses de Lutry, de Villette ou plus haut en direction du Jorat. Habitués à édifier des murs pour leurs champs en terrasses, les maçons lombards de Varzo étaient aussi confrontés à une instabilité politique due aux luttes d’intérêts incessantes entre Confédérés, Milanais et Savoyards. Mais ils partageaient les idéaux des Suisses. Ce qui permet d’expliquer leurs liens avec la vallée du Rhône et Lavaux. Avec ses murets à remonter, les enceintes de ses bourgs à restaurer, le vignoble leur a permis d’exercer leurs talents. Maçons, puis tâcherons, ils sont devenus vignerons.

Les paysans du Haut-Giffre, eux, confrontés à une forte crise économique, avec une production de céréales insuffisante pour se nourrir chez eux, sont restés à Lavaux les défricheurs qu’ils étaient. Enfin, expulsés par la pauvreté galopante dans le Chablais savoyard, les paysans de la vallée d’Aulps ont constitué une population démunie et mobile, tentant de s’accaparer, très souvent en vain, les dernières terres du vignoble. Ils ont surtout représenté une main-d’œuvre disponible et à la réputation exécrable. Leur présence devint si intense dès 1570 que les Conseils de Lutry et de Villette ont dû expulser bon nombre d’entre eux.

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