JUSTICE

Les quatre vérités d’un grand avocat

Par GEORGES-MARIE BÉCHERRAZ le 19.12.2009 à 00:07

Considéré comme l’un des plus fameux pénalistes de son temps, Me Eric Stoudmann raccroche après quarante-cinq?ans de barreau. L’homme de loi a associé son nom à une kyrielle d’affaires criminelles célèbres qui lui ont permis de se forger une opinion cinglante des pratiques judiciaires.

Le fou du Marchairuz, le meurtre de Betty Belshaw, la bière au cyanure du pharmacien de Romont, le rapt de l’avocat Lagonico, l’affaire Stäubli… En quarante-cinq?ans de pratique des tribunaux, Me Eric Stoudmann a croisé le fer dans d’innombrables procès retentissants. Il est considéré comme l’un des meilleurs pénalistes de son temps.

De sa voix lente, en termes mesurés, sur le ton de celui qui feint de se surprendre lui-même de la portée de son propos, il est parvenu à renverser des situations désespérées.

Son fait d’armes le plus marquant est indiscutablement l’acquittement controversé obtenu en 1980 de celui que l’opinion publique désignait comme le meurtrier de Mme Belshaw. «Etait-il coupable? C’est possible. Cela ne me préoccupe pas. L’innocence et la culpabilité, c’est l’affaire du tribunal. L’avocat ne fait que proposer…»

Celui qui plaidait comme on parle dans un bistrot prend aujourd’hui sa retraite, avec une pointe d’envie pour son confrère chargé de la défense dans le nouveau procès criminel de l’affaire Légeret. Pour autant, pétri de sagesse, il observe qu’à bientôt 75?ans, il n’a plus l’endurance ni la vivacité indispensables à mener à bien un procès de longue haleine: «Avec l’âge, on devient moins bon. On est plus émotionnel. On n’a plus le cuir assez dur pour résister à l’agressivité verbale de certaines situations.»

A l’heure de raccrocher définitivement sa robe d’avocat et de «bazarder tous mes livres de droit», Me Stoudmann livre ses quatre vérités sur la justice vaudoise d’aujourd’hui et celle qui se prépare pour demain. Sans rancœur, ni rancune.


 

 

Le temps des copains

«On ne peut pas demander à un justiciable, dont c’est l’affaire unique de sa vie, de comprendre que son avocat tape sur l’épaule de celui de la partie adverse à la sortie de l’audience, et pourtant… Il est vrai que tout le monde, avocats, magistrats, procureur, se connaît et se côtoie dans le monde judiciaire. Aujourd’hui un peu moins qu’hier. C’est dû notamment à la procédure pénale propre au canton de Vaud, pénalisante pour tout intervenant d’un autre canton qui n’y est pas familiarisé. Mais cela va changer dès 2011 avec l’unification de la procédure au niveau fédéral. Dans le système actuel, qui ne permet pas à l’avocat d’assister aux auditions de son client par le juge d’instruction, il est très important d’entretenir de bonnes relations avec ce dernier. C’est parfois un peu humiliant pour l’avocat. C’est souvent la seule manière de se faire entendre en cours d’enquête. Puis, au procès, connaître le juge et sa vie privée, c’est parfois éviter de faire une allusion mal à propos.»


 

 

Verdicts à la tête du juge

«En fait, c’est une question de sensibilité du magistrat. Tous les tribunaux sont en principe égaux, mais tous les juges ne le sont pas. Il n’y a pas si longtemps, on savait très bien qu’une même affaire traitée dans la Broye allait être moins sévèrement réprimée que si elle avait été jugée à Vevey. Aujourd’hui encore, à Lausanne, l’issue peut varier du tout au tout selon le président qui officie. Les mêmes faits peuvent conduire à une condamnation ici, ou à un acquittement là. J’en ai fait l’expérience en tant qu’avocat. C’est réjouissant ou inquiétant, selon qu’on est accusé ou plaignant. Et puis il y a des juges blasés à force d’entendre les mêmes mensonges. Je déteste ceux qui ne supportent plus les justiciables comme un menuisier qui n’aimerait plus le bois. Ceux-là n’ont qu’à aller au Tribunal cantonal, où le travail s’effectue sur la base de dossiers. Je déteste aussi les accusés pleurnichards, ces victimes qui exhibent leur souffrance.»


 

 

L'Hystérie victimaire

«Quand j’étais jeune avocat, la victime était mal considérée, mal indemnisée. Il fallait que cela change, certes. Cela a changé. Mais aujourd’hui, la victime est devenue la vedette du procès. Je comprends qu’elle demande une réparation du dommage. Je n’admets pas qu’elle veuille influer sur la sanction pénale. Le droit de punir est en effet un attribut exclusif de l’Etat, non du lésé. C’est dans les affaires très médiatisées que cette dérive est la plus manifeste et que cela pèse le plus sur la peine. Dans ces cas-là, la justice met ses habits du dimanche pour le procès. Le président devient courtois alors qu’il ne l’est pas d’habitude. Puis, en fin de compte, les sanctions infligées me semblent être un peu plus lourdes qu’elles ne l’auraient été sans l’intensité du climat émotionnel. Certains se demandent si ce genre de causes ne devraient pas être délocalisées pour être jugées sereinement, ce qui bien sûr n’est pas possible. Tout cela a évolué d’une manière incroyable.»


 

 

La justice honnie et adorée

«Je constate que de plus en plus de gens ne croient plus à rien, mais qu’ils gardent un sentiment absolu de nécessité d’administrer la justice. Ils s’y réfèrent, mais sont bien sûr souvent déçus. Selon moi, cela résulte de la destruction de la cohésion sociale qui prévalait il n’y a pas si longtemps, lorsque l’employé de la BCV gagnait quatre fois moins que le directeur et non mille fois moins, comme c’était récemment le cas à UBS. On prête à l’avocat un pouvoir qu’il n’a pas toujours. Les gens n’admettent plus la hiérarchie. Il y a certes toujours eu des extrêmes, mais aujourd’hui, le justiciable n’accepte plus d’être condamné, alors qu’il encaisse sans broncher l’annulation des concerts de Johnny Hallyday. Et en cette fin de carrière, je disais à mes clients déçus qu’il faut comprendre la justice comme un service public, qu’il faut admettre que des couacs puissent se produire, qu’un juge puisse se mettre le doigt dans l’œil. Mais j’en vois qui sont prêts à poser des bombes.»

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