Les commanditaires étaient au Kosovo. Depuis la ville de Peje, ils écoulaient leur héroïne sans doute en provenance d’Afghanistan. Un transporteur assurait, via l’Autriche, l’acheminement de la drogue vers la Suisse et le retour de l’argent aux Balkans. Dans la banlieue lausannoise, à Neuchâtel et à Zurich, des hommes de confiance prenaient réception de la marchandise, avant de la confier à des revendeurs pour arroser la Romandie et la Suisse alémanique.
La police vaudoise vient de boucler l’une de ses plus importantes enquêtes liées au trafic de drogue de ces dernières années. Grâce à la collaboration internationale et à celle de ses consœurs fribourgeoise, neuchâteloise, zurichoise, argovienne et genevoise, ainsi qu’au soutien de la police judiciaire fédérale, elle vient de désorganiser un réseau complet de trafiquants, du plus haut au plus bas de ses échelons. «L’opération est un vrai succès, se réjouit le porte-parole de la police cantonale, Jean-Christophe Sauterel. Le travail des enquêteurs n’a pas été facile et la brigade des stupéfiants a réussi à démanteler une filière au cloisonnement extrêmement efficace, car il s’agit d’un réseau très professionnel qui a sans doute pu fonctionner pendant plusieurs années en toute discrétion.» De quoi donner du fil à retordre au juge d’instruction Jean-Luc Reymond et aux limiers de la Sûreté vaudoise pour comprendre l’organisation complète du trafic et le rôle précis de toutes les personnes interpellées en Suisse entre décembre 2008 et octobre 2009. Retour sur plus de douze mois d’enquête.
Tout commence à Payerne
En octobre 2008, un dealer kosovar séjournant dans la banlieue lausannoise livre deux pains de 500?grammes à un Albanais clandestin à Payerne. Informée de la transaction par la police cantonale fribourgeoise, la Sûreté vaudoise lance alors son enquête qui lui permettra de découvrir qu’il s’agit d’un vaste réseau de trafiquants opérant depuis les Balkans avec de nombreux relais en Suisse. «Les fournisseurs recrutaient au pays des transporteurs pour acheminer plus de 12?kg d’héroïne à chaque voyage puis pour rapatrier, ensuite, l’argent», résume Jean-Christophe Sauterel.
Planque dans la voiture
Grâce à une voiture munie d’une cachette sous les sièges arrière, la marchandise transitait en toute tranquillité par l’Autriche avant d’arriver en Argovie. Une fois à destination, le transporteur était pris en charge par un homme de confiance qui le guidait vers d’autres points de chutes à Zurich, à Neuchâtel ou à Lausanne. Et de là, la drogue conditionnée n’avait plus qu’à être écoulée dans tout le pays.
Un vaste réseau
Au total, l’enquête a permis d’interpeller 19?personnes, en Suisse et à l’étranger, et de saisir 14?kg d’héroïne en Autriche et cinq autres à Neuchâtel. De son côté, le juge d’instruction vaudois a inculpé treize Kosovars, un Autrichien et une ressortissante espagnole, tous âgés entre 30 et 40?ans. Pure à 32,9%, la marchandise saisie atteignait un taux trois fois supérieur aux opiacés habituellement consommés par les toxicomanes de rue. «Coupée avec différents produits, la valeur de la drogue peut donc tripler une fois conditionnée pour la vente», précise le porte-parole. En cinq mois, les enquêteurs ont estimé que 42 kilos de drogue avaient pu être écoulés en Suisse. La pointe de l’iceberg, sans doute: rapidement, l’enquête a permis de déterminer que l’un des dealers était déjà recherché suite à une saisie de 7?kg en Argovie en 2003. Et si les investigations sont terminées dans le canton de Vaud, elles se poursuivent ailleurs dans le pays. «Une phase importante est, d’ailleurs, toujours menée au Kosovo, précise Jean-Christophe Sauterel. La police locale y exploite encore les informations que nous lui avons transmises.»

Le retour de la «blanche»
La «blanche» porte bien mal son nom. Brune, jaunasse, grise ou même rose, l’héroïne, qui s’était faite discrète, réapparaît sur le devant de la scène. Parfois de manière inattendue. Comble d’ironie, des dealers la maquillent en blanc afin de la faire passer pour de la cocaïne, désormais plus chère. Cette supercherie serait à l’origine d’une surdose mortelle à Genève le mois dernier. Hormis cette fraude heureusement marginale, la «blanche» continue de faire des ravages. «Depuis début 2009, nous observons un retour de la consommation d’héroïne dans le canton de Vaud, surtout chez les polytoxicomanes», déplore le juge Jean-Luc Reymond.
Fondateur du centre spécialisé de Saint-Martin à Lausanne, le professeur Jacques Besson avertit: «Une marge de consommateurs fument l’héroïne, ignorant que, sous l’apparence festive de la fumette, cela peut être le démarrage d’une dépendance.» L’image d’une drogue de «vieux» et de «losers» ne tient guère, même si les moins de 25?ans traités en institution se font plus rares. Le professeur Besson estime en effet que le nombre de personnes s’injectant des opiacés demeure stable. Il s’élève à quelque 0,5% de la population. «Ce sont en général des patients plus gravement atteints dans leur addiction et leur désinsertion sociale que les consommateurs de cocaïne.»
A l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA), Corine Kibora observe que si les drogues stimulantes, telle la cocaïne, ont connu une véritable explosion, l’usage de l’héroïne semble se répandre comme un produit permettant de mieux supporter la fin des effets des substances excitantes. «Mais l’injection reste perçue comme un geste plus dangereux que sniffer ou fumer.»
G.-M. B.