SUICIDE

Tous les trois jours, un train percute le désespoir

Par PASCALE BURNIER le 15.01.2010 à 00:07

Une centaine de personnes mettent fin à leurs jours chaque année sur le réseau CFF. Comment faire face à ces drames?

Un train lancé à pleine vitesse. Un freinage d’urgence. Et ce message qui révèle le drame. «Un accident de personne a eu lieu.» Plusieurs cas ont été communiqués ces dernières semaines pour expliquer les retards sur le réseau vaudois. Recrudescence? Non, répondent les CFF. Sur les 3000?kilomètres de chemin de fer des CFF, une centaine de personnes se donnent la mort chaque année. Mais par peur d’effet de contagion, ces informations restent souvent dans l’ombre.

Derrière la souffrance de l’individu subsistent le choc et les questions de ceux qui restent. Celles des familles bien sûr, mais aussi des policiers, des témoins et du conducteur de locomotive. Ce dernier qui imagine souvent avoir échangé sa casquette de cheminot contre celle de bourreau. Malgré lui. Chez les pilotes, la possibilité d’une rencontre mortelle est omniprésente. «Cela fait partie des risques du métier. Certains y échappent heureusement. Mais nous prenons garde à sensibiliser tous nos conducteurs et nous les préparons au mieux à cette éventualité», révèle Jean-Philippe Schmidt, porte-parole romand des CFF. Le réseau a-t-il ses lignes macabres? La réponse reste volontairement évasive. «Le train est partout dangereux.»

Gérer le drame
Ces drames ont aussi leurs conséquences si pragmatiques. Un suicide peut bloquer le réseau ferroviaire durant une à trois heures. Pendant ce temps, l’urgence pour le pilote est de prévenir la police. Puis, gérer le choc. Abandonner parfois les derniers kilomètres de rail à parcourir, et parler. Aux CFF, un groupe de soutien existe. «Ils peuvent s’entretenir avec des collègues mais aussi avec un service de psychologues à disposition», précise Jean-Philippe Schmidt.

Sur place, la police cantonale prend le relais. Le médecin prononce le décès, puis les faits doivent être établis. «C’est une affaire judiciaire. Les agents enquêtent pour savoir s’il n’y a pas eu intervention d’un tiers. Ils entendent alors les témoins», explique Philippe Jaton, attaché de presse à la police cantonale vaudoise.

Et puis cette tâche qui demande un tact sans limite. Aller au domicile de la famille et annoncer la mort avec des mots simples. «Malheureusement, nos agents sont habitués. Durant leur formation, ils ont un module qui aborde cette thématique. Leur devoir est alors de gérer ces situations avec empathie et dignité», précise Philippe Jaton. Les précautions sont nombreuses. «Nous nous renseignons sur la personne qui recevra la nouvelle pour déterminer si elle peut assumer le drame», continue Philippe Jaton. Des hommes d’Eglise sont aussi présents pour apporter un soutien si nécessaire.

La violence de cette mort, inacceptable pour les familles? Edmond Pittet, directeur des Pompes Funèbres Générales, perçoit ce besoin de se recueillir auprès de la personne défunte. «Nous avons déjà préparé des cercueils avec une main préservée du choc, et précautionneusement dévoilée sous un drap blanc. Lorsque la mère de la victime est entrée dans la chambre mortuaire elle a immédiatement dit à son mari: «Tu vois c’est bien notre enfant.» Au-delà des preuves scientifiques, elle avait besoin de la garantie que c’était bien sa fille.»


 

 

INTERVIEW EXPRESS
RAPHAEL GERBER
PSYCHOLOGUE D’URGENCE ET PSYCHOTHÉRAPEUTE

«Une fois sur les rails, certains sont repartis»

Qu’est-ce qui pousse une personne à envisager de mettre fin à ses jours?
Le suicide est multifactoriel. Il n’y a pas une cause ou un parcours qui y mène. Même si généralement ce sont des personnes qui imaginent ne plus avoir d’issues à leurs problèmes. Le suicide est souvent associé à un phénomène dépressif important et dans le temps. Ce n’est pas un déclic soudain.

Se jeter sous le train est-il un acte impulsif?
Difficile de faire des généralités. Nous avons des récits de personnes rescapées qui expliquent qu’elles y avaient déjà réfléchi en prenant le train. La question du suicide se pose d’ailleurs chez la majorité d’entre nous. On se demande comment on le ferait si on en arrivait à un tel désespoir. Mais c’est lorsque cette idée est récurrente que cela est très inquiétant. Généralement, la personne choisit donc la façon qui l’amènera à ses fins. Il ne s’agit pas de réflexions objectives ou rationnelles; la détresse est telle que la pensée est altérée.

Choisit-on ce mode de suicide pour son caractère irréversible?
Il s’agit en effet d’une tentative qui est comprise comme définitive. On choisit ce mode-là, car on a de forte chance d’en mourir. Malgré tout, jusqu’au dernier moment il peut y avoir revirement. Certaines personnes racontent qu’une fois sur les rails, elles ont réalisé les conséquences et sont reparties.

Contrairement à un suicide exécuté chez soi, ce type de mort n’a-t-il pas une dimension quasi publique et donc une autre signification?
L’objectif est avant tout d’en finir rapidement et sans souffrance. La personne est souvent obnubilée par la fin et non par la mise en scène. Le suicide est un acte individualiste; la personne ne pense donc pas forcément aux passagers du train ou au conducteur. Toutefois, en se donnant la mort chez soi, il y a rapport direct avec ceux qui vont nous trouver, soit les proches. Alors que dans le cas du train, la personne envoie, consciemment ou pas, un message à la société.

Quelles sont les conséquences pour les témoins d’un suicide?
Les réactions sont très individuelles. Certains vont pouvoir assimiler cet acte. D’autres seront touchés par ce qu’ils ont vu, car cela les renvoie à leur propre histoire. Et enfin, certains témoins vont préférer choisir la fuite.


 

 

Retard dans la prévention

Comment prendre contact avec une personne en détresse avant qu’elle ne passe à l’acte? Sur le terrain, des associations tentent de répondre aux demandes. Une d’entre elles en Valais, Pars-Pas, organise des groupes de parole pour les proches touchés par un suicide. Stopsuicide, dont le bureau est à Genève, s’occupe plus particulièrement des jeunes: «Nous travaillons avec l’entourage qui observe le mal- être de l’adolescent. Cela peut être l’entraîneur de foot, le copain, la boulangère du quartier ou le concierge de l’école qui trouve un jeune, réfugié au fond des toilettes. Plus le jeune va mal, moins il veut consulter. Il faut éviter de donner des conseils, mais agir», décrit Maja Perret-Catipovic, psychologue, responsable du Centre d’étude et de prévention du suicide HUG-Children Action. Malgré ces efforts concrets, des progrès restent à réaliser. Le Service de santé publique vaudois a ainsi donné mandat à un groupe de travail de développer une aide directe (permanence téléphonique) qu’il souhaite proposer dès cette année. En attendant, les personnes concernées peuvent s’adresser à l’unité de crise du CHUV. «Nous accusons un retard de vingt-cinq?ans par rapport à d’autres pays européens. Chaque canton travaille dans son coin en réinventant la roue. Il nous manque un programme national», regrette Barbara Weil, coordinatrice de la plateforme Ipsilon, association faîtière suisse pour la prévention du suicide. C’est pour cette raison qu’Ipsilon organise à Zurich un congrès national ayant pour thème le suicide, les 18 et 19 mars 2010.

LAURENCE ARTHUR


 

 

Numéros utiles

143La Main tendue.
147Aide pour les jeunes.
022?382?42?42 www.stopsuicide.ch. Permanence mise en place au centre études prévention de l’Hôpital de Genève-Children Action.
027?321?21?21 www.parspas.ch. Si ta vie n’a plus d’envie. Permanence de 8?h?à 20?h.
021?314?19?30 Unité de crise du CHUV.

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