La mode est aux fusions de communes. Et le canton les encourage avec un succès indéniable. Pourquoi? La législation s’épaissit. Le monde devient plus complexe. La population demande davantage de prestations. Les vocations de municipaux se raréfient.
Tout cela plaide pour des collectivités plus grandes et mieux outillées. Et cela dans un canton où la moitié des communes (186 sur 375) comptent moins de 500 habitants. Même un ami des villages, le syndic de Grandcour (781 habitants), Jean-François Hirsbrunner, affirme qu’une collectivité doit compter au moins 1500 habitants pour financer trois postes vitaux, un secrétaire municipal, un boursier et un technicien administratif à plein-temps: «Si on n’a pas cela, c’est trop dur.»
Toutefois, des élus locaux défendent la petitesse au nom de la démocratie de proximité. Ces petites entités s’organisent. Dès le mois de septembre naîtra le Groupe des bourgs et des villages. Parmi ceux qui croient en l’avenir des petits villages, le syndic de Maracon, qui a la charge de 436 âmes. Jean-Claude Serex?–?seize?ans comme municipal, puis dix?ans de syndicature?–?le dit haut et fort: «Je ne me bats pas pour ma fontaine, mes forêts, mon village, mais j’estime qu’une commune qui dispose d’infrastructures et d’un patrimoine peut aller de l’avant. Mais, si on ne peut plus rien faire par soi-même, il faut changer.» C’est pourquoi il approuve la commune de Bussigny-sur-Oron (79 habitants) qui, à la différence de Maracon, a accepté de fusionner avec ses 9 voisines de la région d’Oron: «Bussigny ne faisait plus rien seule.» De son côté, Maracon possède son réseau d’eau, deux classes d’école, assure une permanence administrative le matin, a des projets sur la table, comme l’installation d’une connexion internet à haut débit (VDSL) ou l’adoption d’un plan d’affectation.
Complexité
Tout le monde le dit: les dossiers confiés aux communes deviennent complexes. Le syndic de Maracon doit affronter des projets presque incompréhensibles, par exemple sur l’aménagement du territoire ou sur des affaires juridiques. «C’est simple, rétorque Jean-Claude Serex, nous mandatons un privé.» Sinon, il demande conseil à l’administration cantonale. Mais il reconnaît que sa tâche s’est compliquée: «Autrefois, on pouvait jouer aux cartes et boire un verre à la fin des séances de Municipalité. On n’en a plus le temps.» Reste que naguère, les élus «prenaient parfois la pelle et la pioche avec d’autres habitants». Cette époque est révolue, et un employé communal s’occupe des travaux.
Charge de travail
De plus en plus d’élus quittent leur fonction trop accaparante. Jean-Claude Serex estime sa charge de travail à 10-15% de son temps. Acceptable. Les municipaux sont moins pris. Les associations intercommunales se sont multipliées: école, épuration, protection civile, action sociale, centre médico-social, sécurité… Autant d’organismes qui impliquent des réunions. «Mais ce n’est pas si lourd. Cela représente deux séances annuelles pour les municipaux.» A la différence d’autres villages, Jean-Claude Serex n’a pas de difficultés à renouveler la Municipalité. «Quand il n’y a pas de candidat, je prends mon téléphone et je n’ai pas de peine à trouver un volontaire.»
Marge de manœuvre
Les syndics de villages se plaignent de n’avoir plus de marge de manœuvre financière. Maracon, avec son budget de 1,3 million de francs, n’est pas riche, mais a réussi à diminuer sa dette. Son taux d’impôt élevé (82%) est compensé par des taxes faibles. Le syndic estime que 45% des revenus communaux échappent à la commune. C’est en particulier dû au poids de la facture sociale. «On n’est pas sous perfusion mais, si on augmente la pression, on fera crever les petites communes. J’ai le sentiment que le canton en a envie.»
«Le canton ne force personne»
INTERVIEW EXPRESS? Philippe Leuba,?chef du Département des institutions
– Le canton veut-il la fin des petites communes, comme le suppose le syndic de Maracon?
–?Pas le moins du monde. Cette critique n’a pas de fondement. Comme député, je m’étais opposé à l’initiative d’Ada Marra qui voulait forcer les petites communes à fusionner. En outre, la nouvelle péréquation ne met pas en difficulté les villages. Le canton n’entend forcer personne.
–?Mais vous encouragez les communes à fusionner?
–?La demande vient toujours des élus communaux.
–?Qui estiment souvent que la situation de leur commune est devenue intenable...
–?Pas du tout. Les communes de Terre-Sainte ou celles autour d’Aigle n’éprouvent pas de difficultés financières. En revanche elles estiment qu’ensemble, elles pourront offrir de meilleures prestations à leur population, qu’elles seront plus fortes. Pour elles, les institutions doivent s’adapter à la vie des gens. Elles pensent avoir une communauté de destins. La Municipalité de Maracon a parfaitement le droit d’avoir une analyse différente; la vision locale est déterminante. Toutefois, je constate que bien des communes arrivent à une conclusion inverse.
GÉRALD BOSSHARD
Le club des petits s’organise
Dès septembre, les petites communes du canton veulent parler aussi fort que les grandes. Elles auront aussi leur association, parce qu’elles ne s’estiment pas entendues. Même si, selon Jean-François Hirsbrunner, fer de lance du projet, il ne s’agit pas d’une réaction au renforcement du Groupe des villes, qui peut désormais accueillir les cités de plus de 7000 habitants (contre 10?000 habitants auparavant) ainsi que les chefs-lieux de district: «Actuellement, le canton, dans ses investissements et ses projets, favorise les grands centres. Les villes ont les moyens de communiquer. Nous nous réunissons pour ne plus passer pour des grognards isolés.» L’idée de créer le Groupe des bourgs et villages est née au sein de l’Union des communes vaudoises (UCV), quand la péréquation était haïe. Chaque district enverra un ou deux délégués pour former ce groupe de pression qui, avec 14 membres, aura le droit de prendre position et de communiquer.
L’UCV risque-t-elle d’exploser au vu de la création de deux groupes aux intérêts antagonistes? Seul l’avenir le dira. Reste qu’il avait été envisagé un temps de multiplier encore les factions: un groupe des petites communes et un autre pour les moyennes.