Pascal Meylan ne lâche pas des yeux son Corsaire, que les eaux glacées du port de Grandson engloutissent «C’était un beau bateau. Cela fait vingt?ans qu’on le ponce, qu’on le bichonne. C’est surtout affectif: ça correspond à de belles tranches de vie!» L’homme n’en revient pas: «A 10?h, il était impeccable. A 11?h, il commençait à pencher et, cet après-midi, il a coulé.» A ses côtés, son ami Sam Leresche, copropriétaire de son «insubmersible», se désole: «On ne pourra jamais nous redonner un bateau comme celui-là. Il était tout en bois, on l’avait soigné.»
Un peu plus loin, Claude Cassard est terrassé: «C’est à pleurer!» Son Bavaria 31 acheté l’été dernier – son quatrième bateau en trente-cinq?ans – est couché, engoncé dans la glace. «Je l’ai eu le 1er août. Je l’ai sorti deux?mois et je pensais le reprendre la semaine prochaine.»
La veille au soir, quand la bise a forci, il est venu au port pour renforcer les amarres. «Mais c’était déjà trop tard. Il n’y avait pas moyen de tenir debout. Ce n’était pas tenable et beaucoup trop dangereux.» La digue était déjà couverte de glace. «On ne pouvait pas mettre la vie des hommes en péril», assure la municipale Pascale Fischer, frigorifiée après avoir passé l’après-midi au port à assister au désastre aux côtés des membres du Cercle de la voile.
Poids de la glace fatal
A l’intérieur du stamm, Antoinette Kistler, la secrétaire du cercle, sert le thé chaud aux nombreux Grandsonnois qui se sont déplacés. Elle assure qu’elle n’a jamais vu une telle bise durer aussi longtemps.
Treize bateaux ont coulé en quelques heures, hier après-midi, le long de la nouvelle digue du port de Grandson. Une digue construite il y a quelques années pour protéger le reste du port. Elle a rempli son rôle, les autres bateaux ont tenu bon. Mais les vagues qui se sont brisées sur la nouvelle digue ont projeté sur son revers des embruns: «Des poussières d’eau qui gèlent tout de suite, explique Gilbert Despland, président du Cercle de la voile. Ça met des couches et des couches de glace à chaque fois. Il y en a des tonnes sur les bateaux. Très vite, ils sont trop lourds et s’enfoncent.» Un peu plus loin, Antoinette Kistler essaie de détendre l’atmosphère: «On ne savait pas qu’on était un port de sous-marins», glisse-t-elle du bout des lèvres. «Ce week-end, la bise n’était pas méchante, souligne Gilbert Despland. Mais lundi soir, elle a changé.»
Hier après-midi, elle atteignait selon lui 110 à 115?km/h au large, 8 sur l’échelle de Beaufort à la pointe du port. Il faut remonter à 1971 pour retrouver une tempête aussi dévastatrice. «La digue était tombée, se rappelle Gilbert Despland. Il y avait eu de gros dégâts.» Mais ce qui ajoute au désarroi de Pascal Meylan, c’est que son Corsaire n’aurait jamais dû se trouver là. «Normalement il est à l’abri, dans l’ancien port.» Il y a trois semaines, en effet, Grandson a demandé à plusieurs propriétaires de déplacer leur bateau pour préparer le chantier prévu dans l’ancien port. «Il aurait dû démarrer le 28 février, mais il a été repoussé en raison de la météo», explique Pascale Fischer.