AFFAIRE LÉGERET

«Je les ai servies à la fermeture. Point barre»

Par RAPHAEL DELESSERT le 24.12.2009 à 00:08

C’était il y a quatre ans tout juste, dans une boulangerie veveysanne. Derrière son comptoir, Jacqueline Albanesi servait deux des victimes présumées de F. L., reconnu coupable de trois homicides en juin 2008. Le témoignage de la boulangère a bouleversé la chronologie du drame, relancé toute l’affaire et renverra F. L. au tribunal. Interview.

Dans sa cellule du pénitencier de Bochuz, F. L., 45?ans, a écrit ces quelques lignes: «Je suis très reconnaissant à Mme Albanesi, «la boulangère», d’avoir dénoncé le jugement arbitraire. Je la remercie de tout cœur, bien qu’on ne se connaisse pas.»

Où était le condamné il y a quatre ans tout juste, le 24 décembre 2005? Selon la justice, au domicile de sa mère qu’il a sauvagement tuée avant de mettre à mort une amie et sa propre sœur. Ces crimes auraient eu lieu entre 10?h et 14?h. «Impossible», clame Jacqueline Albanesi, qui jure avoir vendu des chocolats à la mère et à sa fille en fin d’après-midi dans la boulangerie veveysanne où elle travaillait. Son témoignage a été jugé crédible et F. L. sera rejugé, vraisemblablement en mars prochain.

– Jacqueline Albanesi, cette histoire, vous l’avez déjà répétée cent fois…
– Cent fois au moins (soupir). J’ai servi Ruth Légeret et sa fille Marie-José entre 16?h?30 et 17?h. C’était juste avant la fermeture, j’étais seule dans ce magasin où j’ai travaillé pendant dix-huit ans. Marie-José Légeret m’a reconnue. Elle était notre médecin de famille, à mon mari et moi, dans les années 1980. Elle m’a présenté sa mère, je lui ai serré la main. A part Marie-José, je ne connais personne dans cette famille.

– Pourquoi avez-vous rendu public votre témoignage fin 2008, soit après le procès de F. L.?
– Je n’ai pas voulu parler à la police pendant l’enquête. Je n’ai jamais pensé que je pourrais être d’une quelconque utilité aux enquêteurs, je me disais seulement que j’étais une des dernières personnes à avoir vu ces deux dames vivantes. Mais après le jugement, quand j’ai lu la chronologie des faits dans 24?heures , ça m’a fait tilt. Je me suis dit: c’est impossible qu’il les ait tuées avant 17?h!

–?Comment s’est déroulée l’audience devant la chambre des révisions civiles et pénales en juillet dernier?
– J’ai été auditionnée pendant trois heures alors que je pensais que ça durerait une demi-heure. C’était très impressionnant et pénible. A la fin, après toutes ces questions, j’en avais ras-le-bol. Maintenant, je peux comprendre qu’après 72?heures d’interrogatoire, un accusé craque. J’ai 65?ans mais vous savez, j’ai une très bonne mémoire des dates. Je n’ai pas perdu la boule!

– Votre témoignage a été largement médiatisé. Comment ont réagi les gens autour de vous?
– On me regarde parfois bizarrement dans la rue. Il y a des gens qui me disent bravo, me félicitent d’avoir parlé. J’ai reçu quelques cartes anonymes, des messages de félicitations. On m’a même envoyé des fleurs. Je n’avais jamais été confrontée à une affaire pareille.

– Le deuxième procès de F. L. devrait avoir lieu avant Pâques. Etes-vous inquiète à la perspective d’affronter le procureur général?
– Pas du tout. J’irai au procès comme je suis allée devant la chambre des révisions. Ça sera la même chose, ça durera peut-être moins longtemps. Je serai polie, mais ferme. Je les ai servies à la fermeture de la boulangerie le 24 décembre 2005. Point barre.

– Vous portez une lourde responsabilité sur vos épaules…
– Ça ne m’empêche pas de dormir. Au procès, je dirai la vérité, rien que la vérité. Je ne connais pas M. F. L. Si c’est lui qui a commis ces meurtres, il doit rester en prison. Mais si ce n’est pas lui, je fais bien de parler.

– Au fond de vous, croyez-vous F. L. coupable ou innocent?
– Moi, je ne crois rien du tout.

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