LIBÉRAUX-RADICAUX

Rivaux d’hier, alliés de demain

Par JUSTIN FAVROD le 15.03.2010 à 00:05

Après près de deux siècles de chamailleries, les deux meilleurs ennemis de la politique vaudoise viennent de réussir leur premier congrès commun. Retour sur une longue bataille.

A la fin de 2012 les partis radical et libéral vaudois se marieront. De nombreuses sections ont déjà fusionné, ainsi que deux arrondissements. Samedi dernier, première historique: les deux cousins ont tenu congrès commun (lire ci-dessous). L’inimitié cordiale régnait depuis plus d’un siècle. Olivier Meuwly, historien des partis, retrace ce long cousinage à travers quelques rebondissements.

Deux Eglises
En 1845, le radical Henri Druey prend le pouvoir contre les conservateurs (libéraux) qui tenaient jusque-là le canton. Il décide de mettre au pas l’Eglise protestante et demande aux pasteurs de lire en chaire une proclamation du Conseil d’Etat pour appeler les paroissiens à adopter la nouvelle Constitution. Sous l’égide de Charles Monnard et d’Alexandre Vinet, les pasteurs réfractaires, nombreux, créent l’Eglise libre. Elle sera longtemps celle des libéraux, vivant sans l’aide de l’Etat.

Sous tutelle
En 1856, la guerre du rail oppose le canton radical et Lausanne, dirigée par le libéral Victor Gaudard. Le canton veut que la ligne Genève-Berne passe par Morges, Yverdon et Morat. Lausanne s’allie aux catholiques conservateurs de Fribourg pour une ligne empruntant Lausanne et Fribourg. Le canton arrivera à mettre la capitale sous tutelle pendant plus d’un mois, mais perdra son combat ferroviaire.

Guerre fiscale
L’ambiance est électrique après le terrible incendie qui détruit Vallorbe, en 1883: les Vaudois découvrent avec stupéfaction que les radicaux ont vidé la caisse incendie pour d’autres investissements. Les libéraux en profitent pour guerroyer contre le Conseil d’Etat. La nouvelle Constitution vaudoise de 1885 donne l’occasion aux radicaux et aux libéraux de croiser encore le fer, au propre comme au figuré. Un des débats les plus chauds de l’Assemblée constituante porte sur la fiscalité. Les radicaux veulent un impôt progressif (plus on est riche, plus grande est la proportion d’impôt), les libéraux défendent l’impôt proportionnel (un pourcentage fixe quels que soient les gains et la fortune).

Derrière ce combat, une image différente de l’Etat. Les radicaux défendent un Etat fort et un impôt solidaire. Les libéraux veulent un financement des prestations.

L’Entente vit ses balbutiements
La montée des socialistes inquiète les radicaux. Ils décident de lâcher du lest en concédant une petite place à leurs adversaires. Premiers balbutiements de l’Entente vaudoise, devenue depuis lors le centre-droite.

En 1892, les radicaux donnent un siège du Conseil national aux libéraux. En 1893, ils accordent même un fauteuil au Conseil d’Etat.

Il faudra toutefois attendre jusqu’en 1917 pour que les libéraux aient droit à un second siège au gouvernement.

Contre la formule magique
De 1962 à 1994, le gouvernement vaudois conserve une composition immuable: trois radicaux, deux socialistes, un PAI-UDC et un libéral.

A deux reprises, les libéraux se lanceront à l’assaut de la forteresse radicale. Robert Liron et Jean-François Baehler n’arriveront pas à conquérir le siège convoité.


 

Libéraux et radicaux communient contre l’UDC et les socialistes

«Nous n’avons pas de pensée unique et nous ne voulons pas en avoir.» Cette formule de la conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro (rad.) résume l’état d’esprit qui régnait samedi, lors du premier congrès commun entre radicaux et libéraux. Tout en revendiquant leurs origines historiques différentes, les délégués des deux partis ont réussi leur première communion sous un même toit, celui de la salle polyvalente de Lavey-Morcles. Aux différentes tables, radicaux et libéraux étaient surtout assis par affinités géographiques. Beaucoup avaient conscience que le sauvetage des deux anciens piliers de la vie politique vaudoise passe par le mariage, prévu pour fin 2012. «Le monde change, s’est exclamé le conseiller d’Etat Philippe Leuba (lib.). Libéraux et radicaux ont compris qu’ils devaient changer de structures pour continuer d’être au service de la collectivité.» Pris en tenailles entre l’UDC et les socialistes, les fiancés ont à plusieurs reprises décrié la bipolarisation de la vie politique suisse, et désormais vaudoise. Brandissant une seringue géante, le président du groupe libéral, Jean-Marie Surer, a dénoncé le risque de contagion de l’«UDC-PS1». «Il faut tout faire pour combattre le virus socialiste et UDC.» Pas question cependant pour ce vétérinaire de profession de rompre l’alliance avec l’ancien parti agrarien, accusé de trop souvent pactiser avec les roses au détriment du reste du camp bourgeois. Les radicaux et libéraux montrent les dents, une année avant les prochaines communales. Le Mouvement libéral radical est bien décidé à regagner du terrain dans les villes. Toujours au chapitre des ambitions électorales, les fiancés espèrent récupérer un siège au Conseil des Etats, tout en décrochant un cinquième conseiller national lors des fédérales de 2011. Comme dot de mariage en 2012, le futur parti libéral radical espère sauver la majorité de droite au Grand Conseil, tout en faisant réélire les trois sortants au gouvernement. Des objectifs qui passent par la mobilisation des militants, a prévenu le président du Conseil d’Etat, Pascal Broulis (rad.). «C’est par votre engagement collectif que notre futur parti s’envolera.»

Le rapprochement entre les deux anciens ennemis de la politique vaudoise se passe pour l’instant sans anicroche, à la surprise générale. Un succès que plusieurs responsables expliquent par la personnalité et le travail de leurs présidentes: la radicale Christelle Luisier et la libérale Catherine Labouchère. Les deux femmes, multipliant les déplacements dans le canton, ne sont certainement pas au bout de leurs peines. Même si les éternelles querelles entre libéraux et radicaux semblent désormais appartenir à l’histoire vaudoise.

MEHDI-STÉPHANE PRIN


 

Quand la politique devient duel

On parle aujourd’hui de polarisation, de durcissement du climat politique. Pas sûr toutefois que les élus actuels arrivent à la cheville de leurs prédécesseurs, dans les premiers temps de l’Etat fédéral, lorsque radicaux et libéraux étaient de farouches adversaires. Certains allaient jusqu’à fourbir leurs armes hors du parlement. En 1884, dans le cadre d’un débat sur la Constitution, une joute verbale virulente oppose deux hommes forts des partis, Edouard Secretan, rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne, et Eugène Ruffy, le jeune radical en pleine ascension. Mais les mots ne suffisent pas. Le libéral provoque son adversaire en duel. «Comme c’était interdit en Suisse, ils se donnent rendez-vous en France voisine», raconte l’historien Alain Clavien. La confrontation n’aura finalement pas lieu. Le duel sera interrompu à temps par la police genevoise.

A l’époque, les tensions sont très fortes entre les deux camps. «Alors que les radicaux sont au pouvoir depuis un moment, les libéraux dénoncent certaines pratiques. Dans certaines élections, il y avait plus de bulletins rentrés que d’électeurs inscrits», explique Alain Clavien. La démocratie en est encore à ses débuts… Les duels ne sont toutefois pas fréquents. Mais les deux hommes sont des sanguins.

L. PI.

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