«Un message envoyé à la classe politique.» Pour une fois, Me Jacques Michod, avocat de l’accusé, et le procureur général, Eric Cottier, sont tombés d’accord. Tous deux estiment que la condamnation de Jean-Claude Doriot à 15?mois de prison avec sursis pour acceptation d’un avantage, forme particulière de corruption, a valeur d’exemple pour tous les élus.
La faute commise? Le président du tribunal, Philippe Goermer, a rappelé qu’à aucun moment Jean-Claude Doriot n’est intervenu pour favoriser la vente de la propriété communale des Bosquets à son ami architecte P.?C.. Mais là où le bât blesse, c’est qu’il n’aurait pas dû accepter le prêt de 115?000?fr. que ce dernier lui a accordé en février 2006, un prêt sans intérêts et pour une durée de dix ans renouvelable. «P.?C. a agi pour inféoder Jean-Claude Doriot, a déclaré Philippe Goermer. L’élu a gravement manqué à ses obligations, peu importe qu’il fût prêt ou non à accomplir des actes en faveur de P.?C.. C’est une culpabilité lourde, de laquelle il semble en plus ne pas vraiment se rendre compte.» P.?C. est lui condamné à 250?jours-amendes à 1000?fr. avec sursis ainsi qu’à payer immédiatement 50?000?fr.
La dénonciatrice et ex-compagne de Jean-Claude Doriot écope elle aussi du sursis, 90?jours-amendes à 50?fr. Les 1000?fr. par mois que Jean-Claude Doriot lui versait ont été jugés comme un dessous-de-table pour avoir déclaré un prix de vente de leur maison inférieur à sa valeur réelle.
Parmi les siens
En contraste avec la solennité du tribunal, où les juges avaient pour la première fois revêtu leurs robes de magistrat, Jean-Claude Doriot a tenu à s’exprimer devant la presse dans la cabane de son club de pêche, dont il est le président d’honneur. «Je suis condamné pour une affaire privée. Je compte me battre jusqu’au bout», a déclaré celui qui, en apparence toujours sûr de lui, a paru pour la première fois ébranlé tant en se contredisant qu’en parlant de son père, mort l’an dernier «d’épuisement à cause de cette affaire».
Mais l’élu a vite retrouvé son aplomb: «Il est facile après coup d’affirmer que je n’aurais pas dû accepter ce prêt. Mais alors j’ai envie de dire aux membres des exécutifs de faire attention: est-ce que partager une partie de pêche ou un restaurant avec certaines personnes deviendra bientôt dangereux?»
INTERVIEW DE PIERRE SALVI,
SYNDIC DE MONTREUX
«L’indépendance, c’est savoir dire non»
– Vous étiez très ému en sortant du tribunal. Vous vous êtes dit «trahi» pendant le procès. Quel est votre sentiment?
– Jean-Claude Doriot a accepté ce prêt. Cela fait de lui un obligé. Je n’aurais jamais imaginé une telle pratique de la part d’un ami avec qui j’ai siégé vingt ans. Mais l’amitié rend peut-être aveugle, comme l’amour. Maintenant, je suis soulagé car nous attendions ce procès depuis deux ans et demi. Et ce verdict prouve que nous avions raison.
– L’image de l’exécutif a été pourtant ternie par cette affaire…
– Certes, la Cour des comptes a critiqué notre fonctionnement. Mais 98% des administrations travaillent comme nous! Il n’y a qu’à voir: même le Conseil fédéral ne prenait pas de notes dans l’affaire UBS… Mais ces critiques ont eu le mérite d’accélérer la mise en place d’un système de contrôle interne pour les villes: le ministre vaudois Philippe Leuba y travaille.
– Jean-Claude Doriot veut vous rencontrer. Le recevrez-vous?
– Je ne sais pas. Mon exigence est qu’il démissionne, même s’il recourt. Peu soupçonnent la charge de travail que nous endurons. Nous avons besoin d’une élection complémentaire. La population le mérite également. Le lien de confiance, quelle que soit l’issue pénale, est rompu et ne peut être rétabli.
– Que répondez-vous à Jean-Claude Doriot qui clame que les élus «courent des risques» à être amis avec certains de leurs concitoyens?
– Il y a des choses qui sont normales dans une relation et d’autres non. Il faut de la rigueur. Même si je ne suis pas un calviniste absolu, il faut des limites.
– Lesquelles?
– Les élus doivent être localement proches des gens. Il est notamment normal d’appartenir à des conseils d’administration dans des associations ou des sociétés. Je tutoie la moitié des dirigeants de cette ville, là n’est pas le souci. Le problème surgit quand l’élu perd son indépendance. La proximité n’est pas dérangeante en soi. Mais le pire qui puisse arriver est la perte de la capacité à dire «je refuse». L’indépendance, c’est savoir dire non.
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