VEVEY

L’autre piste de l’affaire Légeret

Par Georges-Marie Bécherraz le 31.08.2010 à 00:03

Condamné à la prison à vie pour triple meurtre, F.?L. est, selon son avocat, victime d’une «erreur judiciaire». Le recours déposé par Me Assaël auprès de la Cour de cassation remet en cause l’instruction et fustige la passivité des enquêteurs à l’égard du frère.

Me Robert Assaël sort l’artillerie lourde pour réclamer l’annulation de la condamnation à vie d’un homme à ses yeux victime d’une grave erreur judiciaire. Dans l’attente de la décision de la Cour cantonale de cassation, le bras de fer qu’il a engagé avec le procureur général et le Tribunal criminel de Lausanne se durcit.

Le ténor du barreau soutient qu’aucun élément concret ne permet d’affirmer que F.?L. a tué, le 24 décembre 2005 dans la villa de Vevey, Ruth, sa mère, Marina Studer, une amie de celle-ci, ainsi que sa propre sœur, Marie-José. Mais il y a pire. Il s’étonne plus que jamais qu’une autre piste de l’affaire Légeret, celle du frère, Simon*, ait si peu intéressé les enquêteurs.

Adressés à la rédaction par un anonyme proche du dossier, le volumineux mémoire de recours de l’avocat ainsi que sa réplique à la Cour de cassation aux déterminations du procureur général donnent une vision apocalyptique du traitement de ce crime par la police puis par la justice.

Me Assaël: «Je pratique le droit pénal depuis trente ans, régulièrement dans des affaires de meurtre et d’assassinat. Jamais je n’ai entendu parler de procédures dans le cadre desquelles l’inculpé, contestant les faits, a été interrogé à 45 reprises.» Pour lui, c’est cette pression qui aurait amené F.?L. a déclarer s’être rendu à la villa familiale la veille de Noël, y avoir trouvé les deux octogénaires mortes et sa sœur désemparée. Et s’il ne s’est rétracté qu’à l’ouverture de son premier procès, c’est «parce qu’il n’avait d’autre choix que d’attendre ce moment».

Autre piste familiale
L’homme de loi est persuadé que les enquêteurs ont anticipé la culpabilité de F.?L. au point de négliger d’autres pistes familiales. Cela explique à ses yeux pourquoi celle de Simon n’a pas été explorée comme elle aurait pu l’être. «Au-delà du bref contrôle téléphonique effectué après la découverte des corps, aucune vérification ADN n’a été faite sur la personne du frère, alors que des traces inexpliquées ont été retrouvées dans la villa, en particulier, celles situées au pied de l’abat-jour, éclaboussé du sang de Marina Studer et qui avait été tourné vraisemblablement par le ou la meurtrière.»

L’avocat constate aussi que les explications du frère sur son emploi du temps le 24 décembre 2005 n’ont été livrées que «tardivement et de manière incomplète». De fait, dans ses déclarations aux enquêteurs, Simon avait confondu deux dates. Cela avait d’ailleurs provoqué un froncement de sourcils et quelques questions du procureur général en fin de procès.

Pour Me Assaël, tout cela est troublant lorsqu’on l’examine à la lumière d’autres éléments. «Le juge d’instruction et les enquêteurs auraient dû être d’autant plus actifs qu’ils ont admis que ce frère aurait bien eu un mobile: le besoin d’argent ou la vengeance.» Et d’observer que si F.?L. était déclaré coupable, Simon se trouverait alors à nouveau dans l’indivision de la succession de Charles Légeret, «héritant en plus des biens de sa sœur, par l’intermédiaire de la succession de celle-ci, contournant ainsi le problème lié à son exhérédation.» L’avocat ajoute que la relation de ce frère avec sa mère était pour le moins tendue. A la suite notamment d’une plainte pénale qu’il avait déposée contre elle, et de sa volonté de la mettre sous tutelle. «Ces tensions étaient encore présentes avant Noël 2005.»

«Curieuses initiatives»
Me Assaël fustige la passivité des enquêteurs à l’égard du frère pour d’autres raisons. «Il leur avait révélé un rêve pour le moins troublant fait par son épouse, dont le scénario ressemble à celui retenu par la justice.» Et encore: «Sa violence a été attestée par des témoins». L’un d’eux a en effet déclaré: «En ce qui concerne les problèmes au sein de la famille Légeret, Marie-José m’a toujours parlé avec colère et un profond ressentiment de son frère Simon. Elle m’a cité une dispute violente, que, disait-elle, elle ne pourrait jamais oublier, car Simon l’avait giflée à la faire rouler par terre. Marie-José m’a dit un jour concernant Simon: «Il n’attend rien que la mort de notre mère; il n’ignore pas qu’elle est cardiaque et si je pouvais moi aussi mourir, cela l’arrangerait bien.»

Aux yeux de Me Assaël, le tribunal aurait dû être interpellé par les démarches de Simon. Par exemple lorsqu’il a demandé la saisie des honoraires d’un défenseur de F.?L., déposé des plaintes pénales contre plusieurs avocats de son frère et leur a envoyé des commandements de payer.

Et de rappeler sa curieuse initiative consistant à lancer un détective privé sur la piste de la boulangère, ce qui aurait pu avoir pour effet de la déstabiliser lors de son témoignage devant la Cour. «Le Tribunal criminel a dès lors retenu, de manière arbitraire, que la piste liée à Simon ne résiste pas à l’examen», conclut le pénaliste.

*?Prénom fictif



Rappel des faits

JANVIER 2006
Le 4, la police découvre les corps de la mère de F. L. et de son amie dans la villa . La sœur a disparu. Interrogé, F.?L. est inculpé quelques jours plus tard.

AOÛT 2006
Lors d’une reconstitution, F. L. explique comment il a découvert à la villa, le 24 décembre 2005, sa sœur en présence des cadavres des deux femmes.

JUIN 2008
Procès à Vevey. F.?L. se rétracte à l’ouverture des débats. Il affirme ne pas être allé à la villa et tout ignorer du drame. Il dit qu’il a raconté ça sous la pression des enquêteurs qui avaient découvert une trace de son ADN sur un vêtement porté par sa mère. La Cour criminelle est convaincue de sa culpabilité. Il est condamné à la prison à vie pour le meurtre de sa mère, de l’amie de celle-ci, ainsi que de celui de sa sœur, toujours introuvable.

OCTOBRE 2008
La Cour de cassation confirme le jugement veveysan. Un recours est adressé au Tribunal fédéral.

DÉCEMBRE 2008
La TSR diffuse le témoignage tardif d’une boulangère dans son émission Zone d’ombre. La vendeuse affirme avoir servi la mère et la sœur de F.?L. à une heure à laquelle le jugement a retenu qu’elles étaient mortes.

FÉVRIER 2009
F. L. demande la révision du procès. Sa requête est acceptée le 23 novembre. Le recours au Tribunal fédéral est gelé.

MARS 2010
Ouverture du second procès, à Lausanne. Le témoignage de la boulangère est balayé au motif qu’elle se tromperait de date. La condamnation de F.?L. à la prison à vie pour triple meurtre est confirmée. Un recours est déposé auprès de la Cour de cassation.

JUILLET 2010
L’amie de F.?L. crée un site internet pour dénoncer ce qui relève à ses yeux d’une erreur judiciaire. Le groupe Facebook qui demande sa libération compte 1500 membres.

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