Vous croyez que les Vaudois sont devenus protestants de bonne grâce, en vivant la réformation comme un épanouissement? Vous avez tort. Mais vous êtes pardonnés. Car cette vision angélique résulte d’une relecture de l’histoire menée par de doctes pasteurs entre le XIXe et le début du XXe siècle. A l’école ou au catéchisme, cette réinterprétation a inspiré l’enseignement d’une période où le canton trouve les fondements de son identité.
Gommé par l’histoire
De veine patriotique, l’histoire officielle vaudoise a gommé la complexité du processus de la Réformation, qui mêlait théologie, rapports entre classes sociales et géopolitique. Pasteur dès le début des années 1530, Pierre Viret en a souffert à titre posthume. Il faut dire aussi que la multitude de ses écrits forme une littérature de combat, moins résistante à l’érosion du temps que la production doctrinale du réformateur de Genève, Jean Calvin. A Lausanne, le souvenir de ce grand méconnu se réduit ainsi au nom d’une rue et d’une école privée.
La raison tient sans doute aux mésaventures endurées de son vivant. Jusqu’à son bannissement, en 1559, il s’est régulièrement retrouvé en porte-à-faux avec, sur un front, les autorités bernoises et leurs pasteurs alémaniques. Et, sur l’autre front, avec les autorités locales et ses propres paroissiens.
Enfant d’Orbe, le réformateur vaudois a pourtant exercé une influence aussi importante que son ami Jean Calvin dans le développement de la nouvelle foi en terres francophones. C’est en tout cas ce que démontrent les recherches historiques qui ont été présentées au long de l’année 2011, à l’occasion du 500e?anniversaire de la naissance de Pierre Viret, qui vécut entre 1511 et 1571.
Le mythe brisé
Du point de vue de l’histoire officielle, il y a un tournant. Il se produit entre le 1er et le 8 octobre 1536. Cette semaine est celle la Dispute de Lausanne qui, à la cathédrale, opposa 174 prêtres catholiques à des réformateurs comme Guillaume Farel, Pierre Viret ou Jean Calvin, soutenus par les autorités bernoises. Au terme de ces débats, la messe et les «images» idolâtres furent interdites. Le Pays de Vaud se serait alors laissé convertir en douceur au protestantisme. La transformation des esprits aurait été opérée avec une tolérance remarquable, les réformateurs permettant aux catholiques de coexister à leurs côtés dans les quelques bailliages que Berne et Fribourg se partageaient. Eh bien, non! Et il faut que cela soit un historien américain qui le dise, dans un livre paru cet automne dans sa version française sous un titre explicite: Le premier champ de bataille du calvinisme. Professeur à l’Université de science et de technologie du Missouri, Michael Bruening l’assure: «En fait, les luttes religieuses furent acharnées dans le Pays de Vaud.»
L’affrontement s’amorce en 1528, lorsque Leurs Excellences de Berne adoptent en leur cité la foi nouvelle et propagent alentour des prédicateurs pour faire des prosélytes.
Sur deux fronts
Selon Michael Bruening, il faudra attendre les années 1560 pour que se relâchent les tensions politiques liées au facteur confessionnel. 1564: avec la signature du traité de Lausanne, le très catholique duc de Savoie renonce définitivement à revendiquer sa suzeraineté sur Genève et le Pays de Vaud. 1566: la Confession helvétique postérieure donne un même socle théologique aux différentes Eglises réformées de la Confédération («postérieure» parce qu’un premier accord, conclu à Bâle en 1536, rassemblait les cantons réformés alémaniques).
Pendant les trente précédentes années, les Bernois s’étaient servis de la foi protestante pour renforcer leur autorité sur le Pays de Vaud et se prémunir contre la menace très réelle d’un retour d’influence des Savoyards. Mais, immédiatement après la Dispute de Lausanne, des conflits doctrinaux étaient rapidement apparus entre les pasteurs francophones et leurs homologues alémaniques.
Le corps politique du Christ
Inspirés par le pragmatisme du Zurichois Huldrych Zwingli, les pasteurs d’outre-Sarine s’accommodaient des impératifs de leur souverain. Au contraire, les réformés emmenés par Viret, Farel et Calvin n’ont cessé d’argumenter en faveur d’une Eglise émancipée du pouvoir séculier.
Michael Bruening assure que l’identité calviniste s’est forgée dans le feu de cet antagonisme. Pour Berne et ses pasteurs zwingliens, la communion de la Cène était de nature symbolique. Mais, pour Pierre Viret et les pasteurs français qui l’environnaient, c’était le vrai corps et le vrai sang du Christ qui étaient présentés aux fidèles. Et aux «infidèles» aussi, qui, malgré leur attachement à l’ancienne foi, suivaient les cultes pour s’éviter des ennuis avec l’autorité. Du point de vue des calvinistes, ces faux-semblants souillaient l’Eucharistie. Aussi prônaient-ils une «discipline ecclésiale», qui impliquait des consistoires habilités à excommunier les mauvais paroissiens.
Lausanne saignée
Pour les Bernois, cette revendication d’indépendance était politique, et donc inacceptable. Au fil d’épisodes tumultueux, l’affaire dégénéra jusqu’au bannissement de Pierre Viret, en 1559, qui s’en alla avec les professeurs et les étudiants de l’Académie qu’il avait contribué à mettre en place dès 1537. Un millier de personnes auraient alors quitté Lausanne, qui comptait entre 6000 et 7000 habitants. Conclusion de Michael Bruening: «La chute du calvinisme dans le Pays de Vaud insuffla une nouvelle vie au mouvement à Genève, qui devint enfin le centre incontesté de la Réforme dans l’Europe de langue française.» En 1559 déjà, une académie s’ouvrait au bout du Léman. Et Pierre Viret gagna dès 1561 le sud de la France, où il poursuivit son œuvre. Les Vaudois purent alors l’oublier, comme ils oublièrent le rayonnement qu’il leur avait donné.
Une vie comme un roman de cape et d’épée
Sans exagération, Alexandre Dumas aurait pu s’en inspirer pour un roman d’aventures. Après des études à l’Université de Paris où il se convertit au protestantisme, Pierre Viret devient pasteur à Orbe, en 1531. Il n’y fait pas de vieux os. Confronté à une majorité résolument catholique, il se déplace à Grandson et se rapproche de Guillaume Farel, immortalisé en réformateur de Neuchâtel. Recruté par les Bernois, cet exilé huguenot du Dauphiné restera un intime de Viret, comme le sera Jean Calvin.
En 1532, Pierre Viret entame un ministère itinérant. De Neuchâtel à Genève, on le voit dressé sur les tables de tavernes pour fustiger la dépravation de «toute la prétaille et toute la moinaille»: «Qu’est-ce autre chose que des bourdons? Car ils ne servent sinon à bourdonner en leurs cavernes et à manger et dévorer tous les labeurs du pauvre peuple qui, comme pauvres mouches, ne cesse d’amasser le miel pour paître délicatement ces gras ventres et ces gros pourceaux» (extrait de Métamorphose chrétienne, 1561, un de ses nombreux livres). En 1534, à Payerne, un de ces «bourdons à deux pieds», prêtre de son état, est si fâché par un prêche de cette sorte qu’il laisse le prédicateur pour mort dans un pré après l’avoir passé par l’épée.
Quelques mois plus tard, Viret est empoisonné à Genève. Peu après, une servante, Antonia Vax, est exécutée pour avoir dissous de la belladone dans sa soupe. Mais le rôle joué par des ecclésiastiques catholiques restera obscur.
En 1536, les Bernois font de lui le pasteur de Lausanne. Il conserve ce poste jusqu’à son bannissement, en 1559. Il demeure trois ans auprès de Calvin, à Genève, qu’il quitte en 1561 pour raison de santé. Il passe par Nîmes et Montpellier avant de s’établir à Lyon en 1562, alors que commencent les guerres de religion. Fort de son prestige, il préside le Synode national des Eglises réformées de France en 1563. En 1565, à la suite d’un édit interdisant à tout pasteur étranger de prêcher dans le royaume, il se réfugie à Pau, chez Jeanne d’Albret, reine de Navarre et mère du futur Henri IV. Il se consacre ainsi à la réformation du Béarn. Sa mort survient au début de 1571. La date précise et le lieu de son décès, comme celui de sa sépulture, restent inconnus.
tous ces réformateurs étaient terriblement austères, c'est cela qui les a rendus antipathiques. Vous avez beau avoir des idées mais si vous tirez la tête ....
Un devoir de mémoire protestant réformé ? Venant des Vaudois et des autorités ecclésiastiques réformées ? Difficile d'être iconoclastes en terre vaudoise et romande, il faut que ce soit un historien US qui lève le voile. Pierre Viret a été un vrai prédicateur de la Réforme, Jean Calvin beaucoup dogmatique et totalement intransigeant, excluant et bannissant de Genève ceux qui n'étaient pas d'accord avec lui. (20'000 furent bannis en 10 ans) Ce fut une époque où l'amour (selon Christ) était une denrée rare.