PERMIS DE SÉJOUR

Sans-papiers, l’ingénieur peut voter, travailler mais sera expulsé

Par PASCALE BURNIER le 09.09.2010 à 00:03

Diplômé en ingénierie civile, Washington Allauca a signé plusieurs contrats de travail. Il sera pourtant expulsé.

«Maintenant que je n’ai plus rien, on me donne le droit de voter.» Washington Allauca hésite entre les rires et les pleurs. En janvier, le petit homme discret révèle publiquement son secret à la remise de diplôme de la HEIG d’Yverdon. Comme sa femme et ses deux enfants, il est sans-papiers. Dans les prochains jours, il va être expulsé.

La semaine dernière, il était encore ici, dans l’incertitude du jour de son départ. Et voilà qu’il reçoit une lettre à son nom avec du matériel de vote pour le prochain scrutin lausannois. De quoi plonger dans l’embarras les services de l’Etat. Pour cet Equatorien de 38?ans, l’erreur informatique à la base de cet envoi sonne comme une ironie du sort.

Bon pour l’emploi
Le 5 août dernier, Washington Allauca a reçu son ordre de renvoi. Alors même que les sociétés d’ingénieurs n’hésitaient pas à le convoiter. Deux contrats de travail signés, et une promesse d’engagement d’un troisième employeur n’auront pas suffi pour obtenir le droit de rester. Dans son discours de janvier, il croyait avoir prouvé que les migrants pouvaient réussir. A moitié réussi. Le sans-papiers a certes un profil parfait: pas de casier, intégré, deux enfants de 14?ans et 8?ans scolarisés à Lausanne, une famille sans histoires. Mais le canton refuse de lui octroyer un permis de travail.

Depuis le début de l’année, job en poche, le père de famille vit dans l’attente d’une réponse définitive des autorités. «Avant même de recevoir mon diplôme, j’ai signé un contrat de travail. J’ai donc demandé un permis. A l’Office des migrations, on m’a laissé entendre que mon dossier était plutôt bon. Et que si le canton donnait son feu vert, cela ne poserait pas de problème. Un employé du Service de la population à Lausanne était du même avis.»

Un job ne suffit pas
Un son de cloche qui ne sera pas celui des autorités cantonales. Le Service de l’emploi juge du bien-fondé des dossiers pour les résidants des Etats hors de l’Union européenne. Contacté par téléphone, François Vodoz, adjoint du chef de service, refuse de s’expliquer. Pourtant, dans les courriers échangés avec Washington Allauca, le message est clair. L’Equatorien aurait dû quitter la Suisse après ses études. Décrocher un job ne suffit pas dans un contexte où le nombre de permis octroyés est restreint.

Des arguments difficiles à comprendre pour un jeune diplômé vivant dans une Suisse où il voit sévir la pénurie d’ingénieurs. Washington Allauca a obtenu le soutien du conseiller d’Etat François Marthaler, de l’Union suisse des sociétés d’ingénieurs conseils, et de la Société suisse des ingénieurs. Tous s’accordent, la pénurie est réelle: 60% des postes disponibles ne trouvent pas preneur. «On m’a payé l’école et j’en remercie le canton. Mais maintenant, je pourrais travailler sans voler la place de personne. En plus, j’ai appris les normes professionnelles suisses, contrairement aux Européens.» Il y a six mois, Washington Allauca a rendu son appartement, vendu sa voiture, et fait couper sa ligne de téléphone. Depuis, il vit avec sa famille dans un 1,5 pièce à Lausanne. Dans l’attente.

Expulsé après onze ans
Le Service de la population (SPOP) s’est aligné sur celui de l’emploi: «Ce sans-papiers doit quitter la Suisse. Nous allons l’inciter fermement à le faire, indique Henri Rothen, chef du SPOP. Nous allons le convoquer et lui proposer l’aide au retour.»

Sa chaise de travail vide, son enveloppe de vote bientôt invalidée, Washington Allauca quittera le pays après onze ans de vie à Lausanne.

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