TROUBLE-FÊTES

Ils osent ne pas aimer leur Learning Center

Par Laurent Grabet le 04.03.2010 à 00:05

Ils sont étudiant, doctorant ou professeur à l’EPFL et brisent l’apparente unanimité autour du nouveau «bâtiment-totem» de leur école.

«On a l’impression d’être obligé de l’aimer, ce Rolex Learning Center (RLC)», regrette Samuel Cobbi. Il y a dix jours, le nouveau «bâtiment-totem» de l’EPFL ouvrait ses portes. L’allégresse semblait générale. Mais les chœurs de «trop cool!» et autres «formidable!» cachaient des critiques difficiles à verbaliser en ce jour de fête.

De l’argent pour le béton, pas pour les bourses
Celle de l’étudiant en Sciences de la vie précité en est une. Le jeune homme de 20?ans, très impliqué dans la défense des intérêts étudiants, juge le RLC fascinant, mais peu fonctionnel. «Il est excentré, n’offre pas beaucoup plus de places de travail qu’avant, une cafétéria trop petite et des espaces pentus inutilisables. Contrairement à ce qui a été dit, il n’est pas pensé pour nous mais uniquement comme une vitrine susceptible de ramener prestige et argent à l’école.» Laquelle d’après lui prendrait trop en compte les critères d’établissement des rankings, ces redoutés classements des meilleures Unis du monde.

Comme à de nombreux autres camarades plus discrets, le nom du bâtiment lui déplaît. «Rolex, sponsor principal, y aurait investi 30 millions. Une somme jamais démentie par la direction», commente un camarade. «Ce nom donne l’impression que l’EPFL se vend à des marques, reprend Samuel Cobbi. Que la direction a de l’argent pour le béton mais pas pour la formation ou l’augmentation de nos bourses.»

Le RLC serait en définitive la quintessence de ce qu’on appelle ici l’esprit EPFL SA d’après Alexandre Rydlo, 28?ans dont dix sur le campus. «Lorsqu’on parle du MIT ou de Harvard, ce n’est pas pour des raisons architecturales. C’est pour la qualité des recherches et des publications ou pour le nombre de Prix Nobel. Et ça, ça n’a pas l’air d’être la priorité chez nous.»

«Coûts» de gueule
Et le doctorant en physique de synthétiser son point de vue d’une blague faisant beaucoup rire ceux qui le partagent: «Si à 50?ans on n’a pas un Rolex Learning Center, on a raté sa vie!» Il attribue cette sentence imaginaire (ndlr: allusion à un dérapage du publicitaire Jacques Séguéla) à Patrick Aebischer. Celui qui est également conseiller communal à Chavannes aurait préféré une bibliothèque «sans vagues ni bling-bling» mais avec des cellules photovoltaïques sur le toit et «n’utilisant pas tant d’espace inutile». Les 110 millions d’investissements – «soit 10 de plus que prévu» – semblent deux fois trop cher payé. «Car travailler ici ou dans un bâtiment plus classique ne change rien à ma façon de comprendre un exercice!»

Du côté du corps enseignant, les personnes contactées préférent garder leur esprit critique pour elles. «Je n’ai rien à dire sur ce machin», lâche ainsi l’une d’elles. «Passé l’enthousiasme initial, il faudra bien affronter les difficultés que cet immense bâtiment d’un étage posera à l’extension du campus», prévient de son côté un autre.


 

«Un objet plus design qu’architectural»

«Peu fonctionnel», «pas écologique malgré sa labellisation Minergie», «un rôle totémique trop prégnant», «des finitions cheap». Luca Ortelli partage ces «critiques évidentes» faites publiquement au RLC par de rares collègues. Mais ce qui interpelle ce professeur d’architecture de l’EPFL, c’est l’objection qui y est opposée: «Mais il est beau!» «Comme si beauté et exigences sophistiquées étaient incompatibles», s’étonne-t-il tout en saluant «l’expérience spatiale inédite». Lui juge la qualité d’un bâtiment à l’aune des liens qu’il tisse avec son contexte. Et là, à ses yeux, l’œuvre des architectes du bureau japonais Sanaa a tout faux. «Elle aurait produit le même effet n’importe où. En ce sens, c’est plus un objet design qu’une œuvre architecturale.» Le professeur explique avoir été «parfois fasciné et très souvent désorienté» par le RLC. Il s’interroge sur la «beauté supposée» de cet «objet trouvé à vocation poétique composé de lieux calmes et d’autres chaotiques multipliant les collisions géométriques.» Les étudiants se l’approprient peu à peu. Le Tessinois s’en félicite: «Cela le rendra plus riche qu’il n’apparaît aujourd’hui.»


Les critiques ne posent aucun problème

 

«Le RLC a un parti pris et ne peut donc pas plaire à tout le monde. Les regards critiques sur ce bâtiment ne nous posent aucun problème», assure Jérôme Grosse. Pour le porte-parole de l’EPFL, les 7000?étudiants ont toujours été au centre du projet. «Leurs représentants ont participé à tout jusqu’au choix du mobilier. Il suffit de voir à quel point les espaces de travail ou de repos sont occupés pour comprendre qu’il a été largement adopté par le campus.» D’après lui, les 860?places assises du RLC (contre 500 dans les 10 autres bibliothèques qui y ont été centralisés) le prouvent. Tout comme les larges horaires d’ouverture et le fait que l’association faîtière des étudiants ait son siège dans le bâtiment. Quant à l’idée d’installer des cellules solaires sur le toit? «Elle est envisageable mais pas pour l’instant. Quelque 20?000?m² d’autres bâtiments seront en revanche équipé cette année ce qui fera du campus le plus grand parc solaire du pays.» Le porte-parole se dit aussi conscient des défauts de jeunesse du bâtiment et collecte les remarques pratiques pour les réparer. Il souligne aussi que le projet respecte les coefficients d’utilisation du sol. «Lesquels concernent le campus dans son ensemble et pas un bâtiment en particulier.»

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