AFFAIRE LÉGERET

Le mystère F.?L. s’épaissit au tribunal

Par GEORGES-MARIE BÉCHERRAZ le 02.03.2010 à 00:07

Le procès en révision de F.?L., condamné en 2008 pour le meurtre de trois femmes dont sa mère adoptive, a commencé hier à Lausanne. Mais, en livrant différentes versions du drame, l’accusé a plutôt semé le trouble.

A-t-il ou non, le 24 décembre 2005, tué sa mère, une amie de celle-ci, puis fait disparaître sa sœur, dont on n’a jamais retrouvé la trace? «Comme je l’ai soutenu depuis le début, je maintiens n’avoir aucune implication dans cette affaire.» Chevelure de jais, regard de braise, F.?L. 45?ans, répète, face au Tribunal criminel de Lausanne et avec une assurance frisant l’insolence, ce que les juges veveysans n’ont pas cru en juin 2008.

Comment cet accusé apparemment si timoré lors de la reconstitution de 2006 a-t-il pu acquérir une telle détermination? «Je me suis réalisé. Quatre ans de prison, dont deux de préventive, m’ont rendu différent.» Ce n’est pas sûr…

En préambule à l’audition attendue pour aujourd’hui de la boulangère, dont le témoignage tardif est à l’origine de cette révision, le président Collelough a lu de longs extraits des interrogatoires de police à l’attention des jurés, qui découvraient hier seulement ce dossier troublant. Un dossier que l’accusé doit connaître par cœur, ce qui ne l’empêche pas de prendre fébrilement des notes.

«On m’a mis sous pression»
Au centre du malaise: sa déposition faite le 6 février. Alors qu’il avait d’abord affirmé n’avoir plus revu sa mère depuis le 16 décembre 2005, chez le coiffeur, il raconte à la police s’être rendu la veille de Noël à la villa où la septuagénaire résidait en compagnie de Marie-José, sa fille médecin. Il explique y avoir trouvé sa maman morte, ainsi que l’amie de celle-ci, tandis que Marie-José était paniquée par la «sorte de bagarre» à l’origine du drame. Il serait alors reparti après avoir aidé sa sœur à déplacer les corps.

Coup de théâtre en ouverture du premier procès à Vevey: tout cela n’était qu’invention, faite selon lui sous la pression du juge d’instruction, «qui voulait absolument des réponses à ses questions». Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de se rétracter? «Mon avocat m’avait conseillé de ne plus bouger, surtout ne plus changer de version parce que c’est en changeant de version que je me suis trouvé impliqué dans cette affaire. Alors j’ai décidé d’attendre jusqu’au procès pour rétablir ma vérité. Je pensais que je pourrais être entendu et mieux me défendre.»

Cette stratégie ne lui a pas réussi. Se basant notamment sur un mobile financier à ses yeux convaincant et sur des traces d’ADN trouvées sur place, le Tribunal de l’Est vaudois l’a condamné au maximum.

«Tout était inventé»
Aujourd’hui, le juge peine à croire que cet homme calme et sûr de lui ait pu craquer face à la pression. Force est d’admettre que l’individu rejugé est assez loin de l’inculpé réservé et bredouillant qui s’exprime lors de la reconstitution faite sur la base de sa déposition et du constat des policiers. Il est vrai que la projection du DVD de cette opération, durant deux heures hier après-midi, laisse l’impression d’une personne pas vraiment ménagée par l’enquêteur durant cette visite à la villa. Mais il est vrai aussi que F.?L. y fournit des détails qu’on ne lui demande pas. «Tout était inventé, insiste-t-il. Les précisions que j’ai données découlaient des photos que la police m’avait montrées avant. Je voulais que l’on remarque l’absurdité de mes déclarations.»

Le président Collelough s’étonne: «Je sais par expérience qu’il peut arriver que des mesures d’enquête se passent mal. Mais pourquoi avoir signé ce document?» F.?L., du tact au tac: «D’abord vous n’êtes pas aussi expérimenté que ça. Ensuite, je n’ai pas signé.» Un ange passe… «Je n’ai pas fini», lance le magistrat. «Moi non plus», réplique l’intéressé.

Face à cet individu tantôt convaincant, tantôt incroyable, le mystère de l’affaire Légeret ne cesse de s’épaissir. Ses avocats sont peu intervenus hier. Sinon pour demander l’audition de nouvelles personnes qui auraient vu Marie-José vivante bien après Noël 2005. Mais il en faut davantage pour ébranler les policiers présents. «Une bonne dizaine de témoignages de ce genre nous sont parvenus, comme cela se produit régulièrement dans les affaires de disparition. Nous sommes même allés faire des vérifications en Italie.» Très attendue, la déposition de la boulangère est censée bousculer d’autres certitudes.


 

 

Echarpe orange autour du cou, ils sont parfois venus de loin pour soutenir l’accusé


Il y a Marlène, qui a fait imprimer les deux banderoles de soutien. Hannah, levée bien avant l’aube et venue de Bassecourt, dans le Jura. Et Mary, dont l’époux est l’ancien partenaire de squash de F.?L. Au total, ils sont une douzaine, écharpe orange autour du cou, et ils battent le pavé depuis 8?h au pied d’un des deux lions de pierre qui gardent l’entrée du tribunal. A 8?h?40, F.?L., menottes aux poignets, a été conduit dans le Palais de Justice par une porte de derrière. De l’autre côté du bâtiment, réchauffés par un soleil généreux, les sympathisants s’enhardissent. Quelques slogans fusent: «Qu’il ait un procès correct! Pour une justice juste!» Au sein de la petite troupe, Raymonde n’est pas la moins bruyante: «Je travaille à l’Etat de Vaud, mon emploi ne me permettra pas d’être au tribunal toute la semaine, mais j’ai pris congé aujourd’hui. Je vais le voir régulièrement en prison. La vérité, je ne la connais pas, mais je constate qu’il y a eu beaucoup de bizarreries pendant l’enquête. Dès le début, on remarque que les recherches ont été orientées contre F.?L.»

Marlène, elle, a amené une bouteille de Coca avec elle. «C’est pour lui. Lors du premier procès de Vevey, il supportait mal les trajets et vomissait dans le fourgon pendant les transferts.» Si les sympathisants de l’accusé ont choisi des écharpes orange, c’est «pour être visibles, pétants. Pour qu’en cas de coup dur, il se souvienne que nous, dans la salle, on est derrière lui.»

Le soutien s’organise aussi sur internet, via le réseau social Facebook. Deux groupes ont vu le jour il y a quelques semaines; hier, ils réunissaient 112 membres. Parmi eux, le chanteur Pascal Auberson: «Je suis continuellement sollicité pour soutenir diverses causes, je n’accepte pas tout, loin de là. En ce qui concerne cette affaire, je me suis référé à ce que j’ai lu dans la presse, et je trouve terrifiant qu’on enferme quelqu’un à vie sans preuves concrètes. Je suis bien conscient que la justice des hommes… n’est que la justice des hommes.»

RAPHAËL DELESSERT

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