BEAUX-ARTS

Cinq personnalités vaudoises livrent leurs recettes pour le musée

Par MICHEL CASPARY le 02.12.2008 à 00:08

Après le refus du projet de Bellerive, les idées fusent pour trouver un site susceptible d’exposer les collections aujourd’hui invisibles pour le public. Cinq personnalités rêvent leur musée.

Tout le monde ou presque a son avis sur le site idéal pour un nouveau Musée des beaux-arts. Après le refus par le peuple du projet de Bellerive ce week-end, les idées se multiplient. Construire du neuf, réhabiliter une friche industrielle, à Lausanne ou ailleurs dans le canton. Tour d’horizon non exhaustif des propositions.

Touché, coulé, le projet de Bellerive, et pas question de revenir devant les citoyens avec un plan bis au même endroit. C’est du moins la conviction de François Carrard, président de la Fondation de soutien à ce nouveau Musée cantonal des beaux-arts. Laquelle s’est logiquement sabordée hier. Pas moins désemparés sont le directeur du musée, Bernard Fibicher, et les collectionneurs qui avaient promis des trésors pour Bellerive. On pensait que le premier donnerait sa démission aussi sec dès aujourd’hui. Il dit vouloir réfléchir.

Même pondération auprès de la Fondation Planque, dont le conseil de fondation se réunit demain. «On a attendu dix ans. On ne peut plus attendre. La collection a beaucoup voyagé ces dernières années dans toute l’Europe. D’ici à 2012 environ, elle doit reposer quelque part», expliquait hier Florian Rodari, conservateur de la collection Jean Planque.

Des sites à foison

Le Conseil d’Etat, lui, a promis de venir avant l’été avec un nouveau projet. Faut-il revenir sur certains sites initialement écartés? Près d’une vingtaine avaient été soigneusement étudiés ces dernières années, du Flon à Sébeillon, en passant par l’ancienne Ecole de chimie, l’Hermitage, Malley, Rovéréaz, la Bourdonnette, Béthusy, Chavannes, Renens, Paudex ou encore Vennes! Si c’est toujours non, que faire, où et comment?

Les idées sont nombreuses, si l’on en croit les échos parvenus de tout le canton. Pourquoi ne pas construire ainsi ce musée vers Dorigny, vers le Théâtre de Vidy, à côté de l’aéroport de la Blécherette, dans l’ancien bâtiment de la Poste, à l’avenue d’Ouchy (Lausanne), ou à Beaulieu (en face de l’Art brut)? Et pourquoi ne pas quitter la capitale vaudoise et s’installer sur les rives du lac, à Yverdon ou au bord du Léman, entre Vevey et Montreux? Cinq personnalités nous donnent leur point de vue. Tous se rejoignent sur l’idée d’un bâtiment à l’architecture ambitieuse.

DANIEL ROSSELLAT, syndic de Nyon: «J’avais dit oui sans enthousiasme au projet de Bellerive. Dans le meilleur des cas, en fait, je vois ce musée au centre-ville. Un bâtiment neuf, avec un geste architectural, signe de courage, d’audace et de fierté. C’est souvent moins cher que de réhabiliter de l’ancien. Tant qu’à être ambitieux, il faudrait peut-être créer un Musée romand des beaux-arts et donc fusionner ceux de Lausanne et de Genève. Il y a une concentration énorme de musées en Suisse. Comme si chaque ville en voulait un. Le même phénomène se produit avec les salles de spectacles.»

JEAN-CLAUDE BIVER, patron de Hublot: «J’ai été désolé de voir le projet de Bellerive rejeté. C’est un site qui mérite une vraie revalorisation. Pensez à l’Expo 64, c’était formidable. Elle a révélé ce bord du lac. Je crois que le nouveau projet devrait rester à Lausanne. Quant à la forme, ce qui compte, c’est que le bâtiment soit innovant et créatif, qu’il reflète notre époque, qu’il ait un côté visionnaire, tourné vers le futur.»

PIERRE KELLER, directeur de l’ECAL: «Visiblement, au bord du lac, ce n’est plus possible. Pour le nouveau projet, il faudrait passer commande auprès d’un grand architecte ou donner mandat à trois stars mondiales de l’architecture qui ont déjà fait des musées. Où? Du côté de Sébeillon, de Renens, il y a peut-être des possibilités étonnantes. Ou alors vers l’EPFL, à Yverdon, pourquoi pas, mais en tout cas pas à Château-d’Œx. Un tel musée doit être dans une grande ville.»

CLAUDINE AMSTEIN, directrice de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie: «Je défends toujours le bord du lac, mais si un bon projet se présentait au centre-ville, j’entrerais en matière. Il faudrait qu’il marque son époque, qu’il soit un peu détonant, avec du souffle, qu’il montre le dynamisme de la vie culturelle de ce canton. En ce sens, le projet de Grand Rumine symbolise la tradition. A Yverdon, Montreux, Nyon? Certes. Mais n’oublions pas la dimension économique et touristique d’un tel projet.»

PIERRE-MARCEL FAVRE, éditeur: «Je ne rejetais pas l’idée du site de Bellerive, mais le bâtiment proposé, pas assez emblématique. Tout dépend de ce qu’on désire. Si on veut faire modeste, sympa, accessoire, local, ou alors ambitieux, et que les gens de l’étranger s’y précipitent. La logique voudrait qu’on remodèle complètement la place de la Riponne. On pourrait installer une immense bulle en verre. Que tout Rumine soit pour les beaux-arts. Et récupérer l’Espace Arlaud ainsi que les locaux de la bibliothèque pour installer les autres musées. Ou encore dans les locaux de l’ancien Crédit Foncier de Chauderon. Le tout serait coordonné par un grand architecte comme Norman Foster, qui a eu la bonne idée de venir s’installer dans notre canton.»


«Dans la répartition des votes se lit une rupture sociale»

Plus qu’une confrontation ville-campagne, le géographe Christophe Mager observe un vote en fonction des niveaux de revenus.

La carte publiée hier dans nos colonnes est éloquente. C’est le long du Léman, dans les communes opulentes de la Côte, mais aussi près de Morges, en Lavaux et sur la Riviera que se sont concentrés les «oui» au musée.

«Le pattern spatial observé renvoie à une rupture sociale», tranche Christophe Mager, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie de l’Unil. «On ne peut pas faire entrer le refus lausannois dans une stricte opposition urbain-rural ou littoral-arrière-pays», note le géographe. En revanche, l’augmentation de la population socialement vulnérable de la capitale s’y voit, comme l’approbation de communes aux populations globalement favorisées.

Opposants sélectifs

Bref, on a voté en fonction de son revenu et de sa situation socio-économique. «Dans un contexte général d’inquiétude économique, les Vaudois ont fait une analyse coût-bénéfice en se demandant: aurai-je un usage de ce musée proportionnel à ce qu’il va me coûter? La réponse a été globalement non», conclut Christophe Mager.

Ce n’est certainement pas la seule explication. Membre du comité référendaire, Jacques-André Haury révèle que la campagne des opposants a été sélective. «Nous avons renoncé à envoyer notre tous-ménages à Lausanne, Yverdon et sur le littoral lémanique, estimant que le projet y était connu. Et c’est dans les campagnes, là où nous avons aussi été soutenus par les journaux locaux, que nous l’emportons.»

Tradition culturelle

Mais l’analyse des approbations est aussi celle d’un fait culturel. «Nyon a trois musées municipaux, dont celui du Léman qui rêve de se développer au bord du lac», pointe le fraîchement élu syndic de Nyon Daniel Rossellat. Il rappelle la proximité avec le Musée national de Prangins, le vote positif sur l’Usine à gaz: «Nyon a une sensibilité et une tradition culturelles.» Syndic d’un Vevey qui a également accepté le musée, Laurent Ballif ne dit pas autre chose: «Alimentarium, Musée historique, Musée de la photo, la culture au bord du lac fait partie de l’identité de la ville, qui a aussi son musée de peinture.»

Pas de mystère, enfin, dans les «non» lointains. «Avenches n’a pas refusé par jalousie en pensant à son Musée romain. C’est juste une question de distance avec Lausanne», lance son syndic Jean-François Mathier.

LAURENT BUSSLINGER

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