Les opposants au futur Musée cantonal des beaux-arts ont réussi un formidable coup de bluff en faisant croire qu’ils peinaient à récolter des signatures. Hier matin, dernier jour du délai, ils venaient d’envoyer près de 18 000 paraphes dans les communes pour contrôle. Comme ils devaient en récolter seulement 12 000 valables, les Vaudois voteront sur l’octroi d’un crédit d’étude de 390 000 francs pour la construction du bâtiment de Bellerive. Dans les faits, les électeurs décideront, probablement le 30 novembre prochain, du sort du projet.
Gueule de bois
Si les opposants ont certainement fait le plus dur, les partisans du nouveau musée ont la gueule de bois. Beaucoup comptaient sur l’échec de la récolte de signatures, jugée impossible juste avant les vacances.
Désormais, ils vont devoir mettre sur pied, en plein été, une machine électorale, réunissant la droite comme la gauche, pour gagner une votation qui s’annonce particulièrement difficile, de l’aveu d’Yvette Jaggi. L’ancienne syndique de Lausanne s’est beaucoup démenée ces dernières semaines pour sauver le musée. «J’étais certaine qu’ils auraient les signatures. Il faudra une forte mobilisation pendant la campagne en faveur du Musée des beaux-arts. Lausanne va aussi devoir montrer qu’elle veut le sauver.»
L’argument choc
Pour la socialiste, un argument choc en faveur du projet, dans cette campagne qui s’annonce chaude sur le plan urbanistique, serait de présenter avant le vote un plan de réaménagement des rives du lac aux abords du bâtiment. La balle est dans le camp de la ville, qui jusqu’à présent n’a rien dans ses cartons. Son syndic, Daniel Brélaz, n’exclut pas de plancher sur le sujet. «Mais il reste peu de temps d’ici au 30 novembre, surtout avec les vacances. En plus, avec le parking d’échange et le chantier naval de la CGN, la marge de manoeuvre est faible. Mais pourquoi pas envisager un chemin des arts, depuis l’arrivée du M2 à Ouchy?»
Seule certitude, Daniel Brélaz ne prendra pas la tête d’une campagne qu’il estime pourtant à hauts risques. «Ce n’est pas mon rôle, d’autant que certains me reprochent assez de ne pas m’intéresser à la culture. En revanche, je répondrai aux arguments mensongers des opposants. Par exemple, dire que l’on peut construire un musée des beaux-arts à la Riponne, c’est digne de marchands d’illusions.»
Faux, rétorque le président Vert du comité référendaire, Pierre Santschi. «Nous ne voulons pas d’un musée au bord du lac, mais nous affirmons que sa construction au centreville est possible.» Selon les référendaires, les trois quarts des signatures récoltées proviendraient de communes proches du Léman, dont près de la moitié de Lausanne.
Mouvements de sympathie
Pas de quoi inquiéter la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon. Hier, la ministre de la Culture était une des rares partisanes à faire preuve d’optimisme. «L’annonce du lancement d’un référendum a surtout provoqué de nombreuses sympathies en faveur du Musée cantonal des beaux-arts. La récolte de signatures a provoqué un mouvement en faveur d’un projet soutenu par l’immense majorité de la classe politique et par les milieux économiques.»
Deux fronts attendent les partisans
Pour l’emporter, les défenseurs du Musée cantonal des beauxarts vont devoir mener deux campagnes en même temps, l’une financière, l’autre urbanistique. D’un côté, ils auront à convaincre l’ensemble des Vaudois de mettre de l’argent dans un projet culturel, et, surtout, dans un bâtiment construit à Lausanne. Après l’usine
d’incinération Tridel et le métro M2, le réflexe anticapitale va peser sur le résultat des régions périphériques, pronostique Daniel Brélaz. «On n’échappera pas aux gens qui votent par principe contre un projet pour la région lausannoise, même si le Musée des beaux-arts va permettre à l’ensemble du canton de rayonner. Pour contrebalancer cet effet, il faut une forte mobilisation de l’agglomération. Si le oui ne passe pas dans la région
lausannoise, alors c’est plié.»
Difficile aujourd’hui de faire un pronostic sur le vote des Lausannois. Même le syndic, pourtant spécialiste de cet exercice, reste prudent. Cette autre campagne, locale, sur fond d’urbanisme et de considérations architecturales, s’annonce totalement imprévisible. La plupart des opposants au Musée des beaux-arts proviennent de la ville, avec plusieurs victoires à leur actif contre des dossiers défendus par la Municipalité:
Flon-Ville, collège de l’Ermitage, Jeux olympiques…
L’affrontement s’annonce féroce, et la clé de ce scrutin cantonal a de fortes chances de se loger dans les urnes lausannoises.
Avant les urnes, l’envie et le partage
En matière d’infrastructures, quoi de mieux qu’un vote populaire pour asseoir une légitimité. Ce discours volontariste et optimiste est celui articulé aujourd’hui par votre quotidien, qui a soutenu sans faiblir ce projet de Musée cantonal des beaux-arts à Bellerive lors des diverses étapes de sa longue gestation.
Les Vaudois voteront donc par voie de référendum sur l’octroi d’un crédit d’étude de 390 000 francs. Dans les faits et dans les urnes, c’est bien du sort du musée qu’on décidera.
Volontarisme car la nécessité de consacrer les collections vaudoises dans un lieu dévolu au plus grand nombre s’est fait jour. Un engagement positif aiguillonné par l’activisme des opposants, notamment durant la récolte des signatures. Et il convient donc de nouer la gerbe des opiniâtretés anciennes et des enthousiasmes nouveaux. L’air de rien, le projet a déjà presque deux décennies d’études et de contre-études des différentes pierres d’achoppement.
Ainsi le lieu. Bellerive, cet autre centre-ville qui s’ignore encore, mais bientôt irrigué par le M2, apparaît comme idéal et le musée, l’institution attrayante qui offrira enfin cette portion des rives du Léman à tous. Qui ouvrira Lausanne vers son lac. N’en déplaise aux promeneurs de chien qui en font l’usage comme «cacadrome».
Optimisme: il le faut. Notamment pour réveiller les passions. Et la campagne qui s’annonce sera enflammée. Les arguments techniques et urbanistiques des opposants ne semblent pas tenir le cap d’un examen attentif… Mais l’enjeu est davantage dans l’envie, dans le partage d’un ravissement, dans le don d’une ambition. Les partisans ont la durée d’une campagne de votation pour démontrer que le projet est la réalisation d’un «musée pour tous». Ils n’ont alors rien à craindre des urnes.
Xavier Alonso, rédacteur en chef adjoint
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