RÉVÉLATIONS

Le meurtrier présumé est un chercheur de renom

Par JEAN-MARC CORSET le 12.01.2010 à 22:01

L’homme inculpé du meurtre de sa belle-mère, Catherine Ségalat, est un célèbre généticien français, directeur de recherche au CNRS à Lyon, et auteur d’un livre polémique intitulé La science à bout de souffle. Laurent Ségalat travaillait aussi à Lausanne, dans la librairie de son père.

La tragédie qui frappe le libraire lausannois Roger-Jean Ségalat, actuellement hospitalisé en raison d’une grave maladie, suscite beaucoup d’émotion dans le village de son domicile, Vaux-sur-Morges. Cette émotion a aussi gagné le monde des éditeurs et collectionneurs de livres anciens et précieux. Pour l’heure, on a aucune idée de ce qu’il va advenir de sa fantastique collection qui comptait à certains moments jusqu’à 50?000 ouvrages, parfois de très grande valeur comme cette chronique de Nuremberg avec ses enluminures du XVe siècle. Mais c’est son fils, Laurent, mis sous les verrous et inculpé de meurtre après le tragique décès samedi de sa belle-mère, Catherine Ségalat, qui soulève le plus grand trouble.

Il était occupé partiellement depuis une année à la librairie en compagnie de la victime. Il était, dit-on, prêt à reprendre l’affaire. Qu’est-ce qui l’aurait poussé, par une froide soirée de janvier, à commettre l’irréparable? Si sa culpabilité reste à confirmer, les raisons d’un tel acte sont entourées d’un profond mystère. Ses mobiles sont d’autant plus difficiles à cerner que la personnalité de Laurent Ségalat est aux antipodes du criminel ordinaire. Le prévenu, qui nie être l’auteur de l’homicide, est un chercheur de haut vol dans le domaine de la génétique. Directeur de recherche au CNRS à l’Université de Lyon, il vient de publier un livre polémique sur son activité, intitulé La science à bout de souffle. Des thèses sur l’évolution de la science qui l’ont amené sur le devant de la scène médiatique.

Etait-il prêt pour autant à abandonner cette activité universitaire pour reprendre la librairie de son père à la santé désormais trop fragile? Cette remise en question fondamentale de sa vie aurait-elle eu des répercussions fatales sur ses relations avec sa belle-mère? Aurait-il fait mine de s’intéresser à la librairie de la rue de la Pontaise à Lausanne pour en soutirer la collection de grande valeur? Faute d’aveux révélés publiquement, rien, hier soir, ne permettait d’échafauder semblables scénarios. La police cantonale se contente de répéter que «les circonstances ne sont toujours pas établies».

Discrète sur sa vie privée
A Villeurbanne, dans la banlieue lyonnaise, où se trouve son laboratoire, Laurent Ségalat fait officiellement toujours partie du CNRS. Certes, on admet qu’il était peu présent ces derniers temps, étant retenu par des affaires de famille. Mais son entourage de scientifiques se refuse à parler de défection.

Dans la région de Vaux-sur-Morges, personne n’a de révélation à faire, ni les gens du village ni ses collègues municipaux. Car Catherine Ségalat ne se confiait guère sur sa vie privée. On sait qu’elle était heureuse de retrouver pendant les vacances les deux filles du frère de Laurent, qui vivent aussi en France.

Dans le monde de la bibliophilie, les gens qui ont côtoyé Roger-Jean – âgé maintenant de 75?ans – et ses proches, on ne s’explique pas plus cette triste histoire. Les relieurs qui travaillent parfois pour lui sont sous le choc, tout comme Silvio Corsini, responsable des livres rares et précieux à la Bibliothèque cantonale universitaire. La Librairie Roger J. Ségalat a rouvert normalement la semaine dernière. Peu avant les Fêtes, à l’instigation d’un client de longue date qui quittait Lausanne, une verrée a été organisée à laquelle Silvio Corsini participait en compagnie de la défunte et de son meurtrier présumé. Rien ne laissait imaginer une quelconque mésentente.

Une perte pour Lausanne
«Elle était d’une telle gentillesse, je suis sous le coup», se lamente l’expert en livres précieux qui a fait diverses acquisitions d’ouvrages pour le canton de Vaud auprès de cette maison. Convaincu, sans avoir pu le vérifier, que c’est Laurent qui a préparé son dernier catalogue de vente de livres, Silvio Corsini s’attendait à une succession dans la sérénité. Si la librairie, lieu de rencontre des collectionneurs, devait disparaître, «ça serait une grande perte pour la ville», se désole-t-il.

 


 

Affaire Ségalat : précision de la rédaction en chef

Le rôle d’un quotidien régional est de relater de la manière la plus fidèle et la plus porteuse de sens les événements qui surviennent sur le territoire qu’il sert. Les faits divers en font partie, et ils sont souvent des révélateurs de notre société. Ils racontent aussi la vie des hommes, parfois leur part d’ombre, et font partie intégrante de la vie de notre environnement.

L’affaire de Vaux-sur-Morges sort de l’ordinaire, à plusieurs titres. Contexte du crime, personnalité de la victime et de son entourage, personnalité du suspect emprisonné, mystère autour du mobile, nombre de faits expliquent l’intérêt que suscite cette affaire.

Plusieurs commentateurs sur notre site déplorent ce qu’ils perçoivent comme une atteinte à  la présomption d’innocence. A aucun moment nous ne l’avons mise en cause. Nous n’avons fait que répéter des informations transmises par les autorités policières et judiciaires. Autre question subséquente : fallait-il publier le nom et la photo du prévenu ? Nous en avons longuement débattu avant de prendre notre décision. Une coutume introduite voici une trentaine d’années dans la presse romande veut que l’on ne publie généralement que les initiales d’un prévenu, et que l’on masque ou « floute » ses yeux. Cette tradition, qui ne repose sur aucune obligation légale, ne s’applique pas lorsque la personne est une personnalité publique. Or, en l’espèce, nous sommes dans ce cas de figure, puisque les livres du prévenu sont disponibles à la Bibliothèque cantonale universitaire et dans les librairies de la région, et qu’y figure sa photo et son nom en toutes lettres. Une simple recherche sur Google renseigne quiconque sur sa biographie complète. Face à cette évidence, nous avons préféré l’honnêteté et la véracité à une forme d’hypocrisie qui soulagerait la conscience.

Que nos lecteurs et internautes soient rassurés : nous n’avons aucune intention de livrer à la vindicte qui que ce soit. Nous nous attachons uniquement à la relation des faits. Sans fard, ni exagération, ni a priori, mais avec rigueur et honnêteté.

Thierry Meyer
Rédacteur en chef

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