Cinquante ans qu’il chasse, qu’il va aux champignons, qu’il sait que les forêts offrent parfois de sacrées surprises, mais ça, ça ne lui était jamais arrivé. Le 25 août dernier, Marcel Stoudmann, de Cugy, ramassait des cèpes avec un copain dans les bois de Moiry, qu’il connaît par cœur. Il en profitait pour laisser courir Malou, sa chienne de chasse – c’est autorisé, pour les chasseurs, dès le deuxième samedi du mois d’août –, quand il a entendu des cris aigus, même des hurlements. C’était sa chienne, justement. Marcel l’a vue arriver boitillante, apeurée, blessée. Puis quelqu’un lui a crié, du fond du bois: «Attachez votre chien!» Marcel, après avoir confié son chien au copain qui l’accompagnait, est parti voir ce qui se passait, et il a vu. Sur le sol, un chevreuil mort, la chair à l’air et, à dix mètres de là, un lynx. «Il tournait autour du chevreuil, il était maigre, haut sur pattes, il crachait comme un gros chat, pour nous faire peur.» Ça a marché: Marcel, son copain et le chien sont partis, impressionnés, en oubliant de remercier les gens qui les avaient gentiment avertis: «Je suis navré, j’aimerais bien leur dire un petit mot de reconnaissance!» Chez le vétérinaire, Malou, griffée et mordue, s’est fait recoudre sur le dos, soigner sous l’épaule et à la patte. Les blessures étaient sérieuses, mais la chienne s’en est bien sortie. Elle court à nouveau.
Une femelle, c’est sûr
Ce n’est pas tout: le lendemain, Marcel Stoudmann est retourné sur place avec Luc Jacquemettaz, surveillant de la faune. Le lynx était à nouveau au rendez-vous. Marcel raconte: «On ne l’a pas vu tout de suite. Le chevreuil était toujours là, mais il n’y avait pas de lynx. Pourtant, tout à coup, il m’est sorti devant! J’ai voulu le photographier avec mon natel, mais il m’est venu dessus, alors j’ai préféré déguerpir. Il m’a suivi pendant quelques mètres en crachant, et il s’est arrêté. Heureusement.» Luc Jacquemettaz, lui, a réussi ce jour-là à photographier l’animal. Le garde-chasse explique: «Nous savions que c’était une femelle. Elle avait été vue quelques jours plus tôt, du côté de Mont-la-Ville, avec ses deux petits. Ils ont environ trois mois, et resteront avec elle jusqu’au printemps. Il ne faut pas oublier que le lynx ne fuit pas forcément, il est curieux et, s’il a des petits et même une proie – dans ce cas-là, c’est sûr, il veut impressionner.»
La nuit suivante, afin d’avoir davantage d’images du lynx (et peut-être des petits), le garde-chasse a posé un appareil photographique à déclenchement automatique. Mais le lynx n’est pas revenu et ce sont des renards qui ont été flashés, occupés à boulotter en douce le cadavre de chevreuil.
Ouvrir la chasse au lynx?
En fait, la question qui tarauda les gardes et les chasseurs dès que cette affaire est survenue est celle-ci: et s’il s’agissait d’Aïsha? Oui, la jolie femelle qui s’est échappée le jour de son arrivée à Juraparc, en septembre?2009. Eh bien, après les comparaisons de photographies par des spécialistes, d’un côté le lynx agressif de Moiry, de l’autre Aïsha –, c’est confirmé, c’est bien elle.?La fugueuse que Marcel Stoudmann a vue de près est si bien installée qu’elle a fait des petits et les protège toutes griffes dehors. C’est une bonne nouvelle pour elle, mais les chasseurs risquent de mettre la pression pour qu’elle soit tirée. Ou capturée et remise au zoo. Ce sera une décision hautement politique. Car, après tout, elle est un animal échappé de captivité, qui normalement n’a pas le droit d’aller se mélanger avec ses frères sauvages. Surtout si elle s’avère fertile et bonne maman… Mais les petits, eux, sont sauvages!
En bon chasseur, Marcel Stoudmann, appuyé par son fils, Aymon, chasseur lui aussi, propose: «Je ne suis pas pour ouvrir la chasse au lynx, c’est une belle bête, mais il commence à y en avoir beaucoup, et ce genre de mésaventures risque de devenir toujours plus fréquentes. Ne pourrait-on pas réguler cette population, en faisant tirer certaines bêtes par les gardes? Et puis, n’y a-t-il pas un risque de rage?»