AFFAIRE LÉGERET

Les jurés oseront-ils acquitter F.?L. demain après-midi?

Par Georges-Marie Bécherraz le 17.03.2010 à 00:06

Prison à vie, comme le requiert le procureur, ou acquittement faute de preuves? Demain tombe le verdict du Tribunal criminel de Lausanne à l’issue de la révision du procès de celui qui nie toute implication dans le meurtre de sa mère, d’une amie de celle-ci et de sa sœur disparue. Tout peut arriver.

La grande salle d’audience du Palais de Justice de Montbenon ne sera pas assez grande demain à 17?heures pour accueillir tous ceux qui veulent entendre Philippe Colelough, président du Tribunal criminel de Lausanne, exposer les raisons qui ont guidé la Cour vers son verdict.

Prison à vie par intime conviction ou acquittement au bénéfice du doute? Le suspense se résume certes à cette question abrupte, mais il s’agira aussi de savoir pourquoi et comment juges et jurés ont retenu ou rejeté soit les arguments de l’accusation, soit ceux de la défense. Tant le procureur général, Eric Cottier, que les deux avocats genevois aux côtés de F.?L., Me Robert Assaël et Me?Pierre de Preux, se sont en effet montrés sans nuances. Pire, l’un comme les autres ont évoqué à demi-mot le spectre de l’erreur judiciaire si leur thèse venait à être balayée.

La sagesse à dégager une vérité judiciaire aussi insaisissable et lourde de conséquences est censée être grandie par le nombre de personnes composant la Cour. L’affaire Légeret aura été une des dernières soumises à un tribunal criminel avec jurés populaires – la réforme bannit cette pratique dès l’an prochain. A neuf voix d’égale valeur, un président professionnel, deux juges dits laïcs et six jurés, cet aréopage n’a guère de difficulté à dégager une majorité. Mais on ne saura rien du rapport de force, donc de l’ampleur du doute. Un secret considéré comme le garant d’une justice une et indivisible. Et tant pis si, de fait, cela revient à ouvrir la porte à tous les courants d’air.


 

CE QUI RISQUE DE LE PERDRE

SA PRÉSENCE À LA VILLA Interrogé une première fois en janvier 2006, il a affirmé n’être jamais allé à la villa le 24 décembre. Convoqué quelques jours plus tard lorsque les enquêteurs lui ont attribué une trace d’ADN sur une déchirure du col de la chemise de nuit de sa maman, il est revenu sur sa première déclaration. Il a dit être allé effectivement visiter sa mère ce jour-là. Il l’aurait trouvée morte, ainsi que l’amie bâloise venue passer les Fêtes chez elle. Sa sœur aurait été présente à ce moment-là. Elle lui aurait dit: «Il y a eu une sorte de bagarre.» Paniquée, elle lui aurait demandé de l’aider à déplacer les corps. Ce qu’il aurait fait, avant de s’éclipser sans prévenir personne.

SA VOLTE-FACE Il a maintenu cette version de la visite à la villa lors de la reconstitution, en été 2006, et jusqu’à l’ouverture de son premier procès à Vevey en juin 2008. Il a alors expliqué avoir tout inventé sous la pression du juge d’instruction.

SON ADN SUR DES CISEAUX Poussant leurs investigations, les enquêteurs lui ont également attribué de l’ADN retrouvé sur le tranchant d’une lame de ciseaux, retrouvés à côté de l’un des corps. Pas d’explication.

SES BLESSURES Son amie a constaté que, à son retour chez lui en début d’après-midi, il portait une griffure à une joue, une coupure à un pouce et que son T-shirt sombre était maculé de ce qui pouvait ressembler à du sang. Il a expliqué avoir été blessé par un de ses chiens en rentrant à la maison.

SON ABSENCE Le jour de Noël, alors qu’il avait prévu de rester en compagnie de son amie dans sa maison des Monts-de-Corsier, il s’est éclipsé pendant plusieurs heures, affirmant aller faire un déménagement dans une de ses maisons à Rue (FR).

SON MOBILE Financièrement entièrement dépendant de sa mère, qui s’en plaignait, il était aux abois.

SON ATTITUDE AU PROCÈS Pas une émotion lors de l’interrogatoire des légistes. Un parfait sang-froid et une abondance d’explications tortueuses aux questions sur sa situation financière.

 

CE QUI RISQUE LE SAUVER

ACCUSATION FLOUE Les faits retenus par le juge d’instruction et soumis au tribunal sont trop flous pour qu’il ait pu préparer efficacement sa défense. Ce serait contraire au droit européen.

ABSENCE DE PREUVES Une trace d’ADN, voire deux, ne sont pas des preuves. Juste des indices. Impossible à dater, douteux lorsqu’il s’agit d’une personne familière de la maison. Aucune autre empreinte relevée sur place n’a pu lui être attribuée.

TRACES NON IDENTIFIÉES Impossible de lui attribuer l’empreinte d’une main ensanglantée sur le pull d’une des deux octogénaires. Ni les traces de semelle d’une chaussure de type Caterpillar.

SŒUR DISPARUE Pas d’aveu, pas de cadavre, pas de meurtre. Elémentaire, mon cher Watson. Affirmer que c’est lui qui a placé une touffe de cheveux de sa sœur dans la main de sa mère morte pour l’accuser est une pure hypothèse.

RÉCONCILIATION A huit jours du meurtre, il s’est dit satisfait de l’accord financier passé avec sa mère rencontrée chez le coiffeur. La coiffeuse confirme qu’ils étaient en bons termes.

TÉMOIGNAGE DE LA VENDEUSE Raison d’être de la révision du procès veveysan. En affirmant que la sœur et sa mère étaient vivantes le 24 décembre après 16?heures, la boulangère contredit le scénario initial retenant que le crime a eu lieu avant 13?h?30. La témoin est formel. Elle avance plusieurs repères temporels pour étayer son souvenir. Et le meurtre est difficile à caser le 25 décembre, d’une part parce que la villa ne répondait plus le matin, d’autre part parce qu’un colis déposé devant la porte le 24 par le facteur s’y trouvait encore le 4 janvier lors de la découverte des corps.

LA HAINE DU FRÈRE Le tribunal a refusé de joindre au dossier le rapport du détective privé mandaté par son frère, pour mettre à l’épreuve la crédibilité du témoin, initiative plutôt mal vue. Ce frère, lui aussi intéressé par l’héritage, a dû préciser son absence d’alibi pour le 24 décembre.

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