Des bornes wi-fi sur les principales places publiques. La revendication n’émane pas de fans de technologie scotchés à internet toute la journée, mais d’une organisation politique: les jeunes démocrates-chrétiens fribourgeois. Le 12 août dernier, ils ont déposé à la Chancellerie cantonale leur initiative FriNetz, forte de plus de 7600 signatures. Dans quelques mois en principe, les Fribourgeois voteront pour savoir si les connexions sans fil au web (lire ci-dessous) relèvent ou non du service public.
Enjeu pour les usagers
L’accès à internet doit-il être gratuit sur les grandes places des villes, dans les transports publics, les hôpitaux, les hôtels, les cafés-restaurants, les gares, les administrations, etc.? La question se pose, et divise parfois, comme au CHUV où l’accès était payant jusqu’à présent (lire ci-dessous). Elle est un enjeu pour les usagers, bien sûr, mais aussi pour les autorités et les opérateurs (fournisseurs habituels du réseau). Et un argument marketing potentiel, dans la mesure où l’on peut brandir ce service offert pour attirer le chaland, en particulier dans un café.
Tour d’horizon, selon le type de lieu dont on parle, de la mise à disposition – ou pas – de l’internet sans fil…
Définition
WI-FI La technologie wi-fi – abréviation de l’anglais wireless fidelity – permet de créer un réseau sans fil entre un modem et un ou plusieurs ordinateurs, chez les particuliers ou dans l’espace public. Via des bornes wi-fi, chacun peut ainsi se connecter à internet au grand air à l’aide d’un ordinateur portable. On trouve des réseaux wi-fi gratuits dans les lieux touristiques, certains cafés ou à l’aéroport de Cointrin par exemple. De son côté, Swisscom fournit des accès payants dans les gares, les wagons de première classe et certains hôtels.
Quelle philosophie pour quels espaces?
À L’HÔPITAL
Le 4 août, lors de son admission au CHUV, Carine demande un accès wi-fi. Pas de problème, mais il faut payer 30?francs, «à titre de participation aux frais de logistique», sauf en chambre privée ou semi-privée. La trentenaire s’insurge: «Cela devrait être gratuit!» Depuis, elle a été entendue. Interpellée par l’enquête qu’a mené 24?heures dans la foulée, la direction a décidé de rendre le wi-fi gratuit pour les patients dès la mi-septembre. «Cela nous a ouvert les yeux, commente le porte-parole Darcy Christen. Rester en contact avec le monde peut même avoir un intérêt thérapeutique.» Du coup, l’Hôpital de Morges reste le seul du canton à facturer le web, câblé en l’occurrence. Partout ailleurs, c’est gratuit, wi-fi ou pas. Aux HUG de Genève, le service est disponible pour tous. A Fribourg, la prestation reste payante, alors qu’en Valais elle n’existe tout simplement pas.
DANS LES VILLES
Du côté des communes vaudoises, la démarche dépend du bon vouloir des autorités. Lausanne, Vevey ou Montreux ont équipé de wi-fi gratuit certains lieux stratégiques. A Leysin, c’est tout le territoire communal qui est «arrosé». Rien en revanche du côté de Morges ou de Nyon, où les Municipalités n’en ont pas voulu.
A Vevey, la place du Marché est certifiée «freespot» depuis 2004. Pour le syndic Laurent Ballif, c’est une prestation aux citoyens et aux touristes. Le socialiste aurait voulu l’offrir à toute la population, mais cela n’a pu se concrétiser à cause d’obstacles techniques (sécurisation des données incertaine) et malgré un prix raisonnable de 10?000?francs par an environ.
A Lausanne, une dizaine de lieux fréquentés ont été équipés (Ouchy, Riponne, Blécherette, etc.), malgré le fait que les Services Industriels (SI) ont leur propre offre internet payante via la société Citycable. Mais le municipal Vert Jean-Yves Pidoux «ne voit pas l’intérêt d’inventer une offre internet de mauvaise qualité alors que, à Lausanne, on a un téléréseau qui fournit des prestations internet et des clients qui sont d’accord de payer pour un service de qualité. Le problème de la fracture numérique (ndlr: l’inégalité d’accès aux technologies numériques) est appelé à devenir plus important. Toute une série de prestations privées ou publiques vont se développer sur internet.» Pour le chef des SI, mettre du wi-fi gratuit partout, «c’est prendre le problème par le mauvais bout. Beaucoup de gens ont déjà accès à internet. Il faut plutôt mettre des ordinateurs à disposition des gens et leur apprendre à les utiliser.»
BISTROS, HÔTELS ET TRAINS
Dans certains cafés-restaurants, le wi-fi est un filon qui comporte parfois ses désagréments: «Il y a des gens qui squattent les places: ils font du bistro leur bureau», rapporte Edgar Schiesser, directeur de GastroVaud. Certains établissements interdisent ainsi les ordinateurs durant les heures de repas. Mais les cafés équipés restent peu nombreux. «On n’a jamais entendu de clients se plaindre de ne pas avoir de réseau! La carafe d’eau, ça revient souvent, mais pas le wi-fi.»
Dans les hôtels, par contre, l’accès au web est considéré comme une prestation indispensable. «C’est comme une salle de bains, c’est normal dans une chambre d’hôtel», considère Claude Hildenbrand, directeur de Cablecom pour la Suisse romande. «Tous les hôtels dignes de ce nom offrent internet à leurs clients. C’est un service comme la télévision, qui devrait être compris dans le prix de la chambre», estime Philippe Thuner, président de l’Association romande des hôteliers. Mais selon le site de Swisscom, ce sont des «hotspots» payants qui équipent 40 établissements vaudois sur les 165 que recense la section romande d’HotellerieSuisse.
Les CFF ont également fait installer des «hotspots» dans 31?gares et dans certains wagons de première classe. Le web n’y a rien de gratuit: «Vous n’êtes pas dans un espace public, mais dans une gare ou un moyen de transport. Les CFF ne sont pas là pour offrir des choses. Les coûts d’un réseau gratuit seraient répercutés sur le prix des billets», résume le porte-parole Jean-Philippe Schmidt.
ET LES OPÉRATEURS?
«Swisscom s’est plaint du fait qu’on empiétait sur leurs fréquences de la place du Marché, relève le syndic de Vevey ,Laurent Ballif. Notre réseau fait clairement concurrence à leurs «hotspots» payants.» Mais, pour le fournisseur d’accès, les wi-fi gratuits, de qualité moindre, ne concurrencent pas l’offre payante. «Le réseau n’est pas le même; le payant a un plus gros standard de sécurité», explique Christian Neuhaus, porte-parole de Swisscom. Même son de cloche chez Cablecom.
INTERVIEW EXPRESS
BRUNO GIUSSANI
Spécialiste des technologies innovantes
«Le web n’est pas un produit comme un autre»
– De quel œil voyez-vous le développement des réseaux wi-fi gratuits par les communes?
– C’est très positif. Certes, on pourrait s’interroger sur le bien-fondé de communes et d’institutions publiques qui «font concurrence» au privé. Mais ce serait poser la mauvaise question, parce que l’accès à internet n’est plus seulement un «produit» comme un autre, mais bien une «infrastructure de base» comme l’eau, l’électricité, les routes et les transports publics. La plupart des fonctions vitales de notre société touchent d’une façon ou d’une autre internet. C’est normal dès lors qu’un accès «de base» soit fourni par le secteur public, tout en laissant le privé se développer également.
– Quels coûts représente l’installation d’un réseau wi-fi, par exemple dans un hôpital?
– Marginaux par rapport aux coûts de fonctionnement d’un hôpital. La plupart des hôpitaux sont déjà «connectés», dans le sens qu’ils ont des kilomètres de câbles qui relient chaque chambre, étage et immeuble. Ce n’est pas difficile d’ajouter de la connectivité pour les patients. D’ailleurs, les chambres sont souvent déjà équipées de prises pour le réseau fixe.
– Et les opérateurs? Quel est et quel devrait être leur rôle dans l’accès à internet?
– Comme les services postaux sont composés d’un service de base «public» et garanti jusque dans les vallées les plus reculées, plus des services plus spécifiques – et en forte croissance – vendus par des entreprises privées, ainsi en va-t-il de l’accès au web: un service public de base coexistant avec des opérateurs forts et innovateurs.
ARC