LAUSANNE

Dans la halle des CFF, en attendant les tableaux, les trains sont rois

Par Philippe Dubath le 07.07.2009 à 00:05

Au cœur du dépôt des CFF, qui pourrait devenir Musée des beaux-arts, quarante hommes travaillent jour et nuit pour le bien-être des trains.

Il faudra s’en souvenir. Dans quelques années, quand on passera de belles heures devant les tableaux du Musée des beaux-arts, avenue Ruchonnet, à Lausanne, à l’ouest de la gare CFF, il faudra se souvenir des ouvriers qui, jour et nuit, pendant une centaine d’années, soignèrent dans ces murs les locomotives avec savoir et méthode. Avec passion, aussi, pour leur métier demeuré utile et indispensable au fil des métamorphoses de la société et du rail...

Mais, pour le moment, restons-en à juillet 2009. On est au bout du bout de la gare CFF, là où le public ne va pas. Ici, tout est immense, tout est haut, tout est lourd. Sauf les hommes, solides pourtant, mais qui semblent minuscules, si légers, dans cette maquette Märklin grandeur nature. Une loco comme la Re 4/4 garée là-bas, au fond, c’est 80?tonnes; les ressorts des amortisseurs qui rendent les wagons confortables, ce n’est pas vraiment du ressort de matelas; les réserves de tubes néon qui autorisent le travail de nuit, c’est bien plus que le rayon luminaires d’un centre commercial; les baies vitrées de la vieille halle, si généreuses en lumière, ça fait passer n’importe quel atelier d’artiste pour une maison Playmobil.

Ici, chaque année, la quarantaine d’ouvriers pas si minuscules que cela, donc, produisent, comme on dit, 50?000 heures de travaux d’entretien. Ils sont quarante, mais ils furent jusqu’à cent vingt dans ce grand port ferroviaire bâti en 1911 pour la première halle, en 1964 (avant l’Expo nationale) pour la seconde, dans le prolongement de l’autre.

On est en 1911, le 10 août, et le Bulletin technique de la Suisse romande évoque ainsi, sous la plume de l’ingénieur Schenk, le nouveau dépôt de locomotives de la gare de Lausanne: «Le nouveau dépôt, long de 132,65?m, comprend deux corps de remise de 61,30?m x 43,50?m, à 8 voies, logeant 16 locomotives chacun, avec un chariot transbordeur électrique de 130?tonnes au milieu; à l’ouest, une annexe pour atelier, huilerie, magasin, réfectoire, dortoirs, bains, etc. Chaque remise possède une cheminée en briques de 35?m de hauteur, dépassant ainsi de 2?m les plus hautes maisons voisines. Un jet d’eau de Bret y est installé pour le filtrage des fumées, les hottes et carneaux ont été installés par l’inventeur lui-même. Cette installation Fabel constitue la caractéristique principale de la construction, et l’on peut dire aussi qu’elle est une innovation en Suisse puisque la pareille, avec injection d’eau, n’existe qu’en Allemagne. La toiture est en bois; le fer en a été exclu à cause de l’oxydation par les gaz, et le béton armé à cause de son prix plus élevé.» Autre détail qui n’en est pas un, donné par le même journal: «Le nombre des trains réguliers entrés et sortis durant une période de vingt-quatre?heures est passé de 135 en 1897 à 242 en 1910. Parallèlement, le personnel du dépôt de Lausanne passait de 69 hommes à 168 mécaniciens et chauffeurs.»

C’était le passé, le temps où les locomotives, à vapeur puis électriques, comme les chiens et les chats, rentraient chaque soir au dépôt, à la maison. Vérification de l’huile, du sable qui empêche le patinage sur le rail, des plaquettes de freins, rien n’a changé ou presque. Sauf que, dès 1998, avec la construction du centre d’entretien de Genève, la quantité de labeur – pas sa nécessité – s’est amaigrie. «Nous ne sommes pas inquiets pour notre travail, notre utilité a été prouvée. Nous sommes notamment les spécialistes du changement de boggies» explique Sylvain Amiguet, chef du site.

«Ici, il y a une âme»
Si la halle devient musée, ce sera différent, le sol sera tout plat. Mais, pour le moment, on ne peut s’empêcher d’admirer les funambules en orange qui bossent ici, parmi les pièges dangereux que tendent les fosses, les câbles, les escaliers qui filent tout au fond du ventre du bâtiment. Sous les wagons, un homme debout inspecte l’état des freins à la lampe de (grosse) poche; un autre nettoie l’intérieur des wagons; deux autres travaillent au millimètre près pour remettre à un wagon des boggies tout neufs; plus loin encore, des gars nettoient un véhicule sprayé. C’est cela, la vie du dépôt: dans un décor étonnant, sous des toits qui ont vu passer les locos à vapeur et des mécanos à joues noircies comme Gabin dans La bête humaine, de Jean Renoir, des hommes aux métiers différents, aux formations différentes, composent une équipe solidaire. «C’est une réalité, ici, il y a une âme, on se donne des coups de main, on veille en quelque sorte les uns sur les autres.» Et, par-dessus tout, l’équipe veille sur les véhicules – 180 par semaine environ –, pour réparer, certes, mais aussi pour prévenir. Le même train régional passe ici tous les cinq à sept jours. Nettoyage, entretien technique, diagnostic de panne, c’est la mission quotidienne. Au plafond, comme pour saluer le boulot des humains dans ce monde de fer, de fonte, d’huile et de puissance, de longues et fragiles guirlandes signalent avec élégance la présence de l’électricité dans les lignes. Et si on en casait quelques-unes dans le futur musée, s’il se fait ici? Pour rappeler aux visiteurs qu’ici le travail, le danger, la vie ont longtemps tenu les murs droits et debout.


 

Deux millions de mètres carrés urbains à recycler

Laurent Staffelbach (Photo: Chris Blaser) est responsable de la stratégie immobilière au sein de l’ancienne régie fédérale. A ce titre, il est directement à l’origine de la proposition visant à transformer le dépôt CFF lausannois, la halle, en Musée des beaux-arts.

–?La proposition des CFF est-elle toujours valable?
–?Bien sûr. Mais elle est tout de même liée au développement à long terme de la gare de Lausanne. Celle-ci exigera dans un avenir plus ou moins proche une extension côté ouest. Il y aura une réflexion à mener sur le mariage possible de cet agrandissement et du musée.

–?Dans quel esprit les CFF souhaitent-ils valoriser ce qu’on appelle les friches industrielles dont ils disposent en Suisse?
–?Ces friches ont une caractéristique fantastique, elles sont situées au centre des villes. Ces quelque 2 millions de mètres carrés, nous cherchons à les mettre en valeur de manière qualitative, dans un esprit patrimonial, sans favoriser forcément l’aspect lucratif. Dans le cas de Lausanne, il est évident que la halle correspond davantage à un projet de musée qu’à la création de bureaux. Ne serait-ce que pour les synergies possibles entre la gare et le musée, deux lieux vivants et conviviaux.

–?Et quel serait le prix de vente de la halle?
–?La réponse est impossible à donner sans une étude de faisabilité, le terrain n’ayant pas d’attribution en zone précise. C’est toujours le cas de ces friches.

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