«Si le détecteur de mensonge existait, alors je n’hésiterais pas», écrit F.?L. de sa cellule?à Bochuz. Il ne peut s’empêcher d’ajouter que «le procureur général et les enquêteurs aussi devraient s’y soumettre». Selon lui, le ministère public et les deux tribunaux criminels avec jury qui ont successivement conclu à sa culpabilité et l’ont condamné à la prison à vie ont fait fausse route. En désespoir de cause, il est donc prêt à se soumettre au test du polygraphe pour montrer qu’il ne ment pas lorsqu’il affirme être étranger au meurtre de sa mère, d’une amie de celle-ci ainsi que de la disparition de sa sœur.
A quelques semaines du verdict de la Cour de cassation cantonale, il y a peu de chances qu’une telle requête soit exaucée. F. L. n’a d’ailleurs formulé aucune demande formelle dans ce sens. Et son avocat, Me Robert Assaël, n’est pas très chaud pour tenter une telle démarche. «L’obstacle pourrait être juridique, puisqu’il a été jugé que ces procédés, si tant est qu’il y a une base légale, ne sont pas acceptables, car ils impliquent une diminution ou une suppression du contrôle de soi-même et donc de la faculté de décision. Cela constitue une atteinte grave à la liberté individuelle et à la dignité humaine, le consentement de l’auteur n’y changeant rien.»
L’homme de loi précise tout de même: «Mon client se prêterait avec empressement à tous procédés, tels que détecteur de mensonge, sérum de vérité ou hypnose, qui lui permettraient de prouver son innocence. Même si ce serait le monde à l’envers puisque c’est au procureur général de prouver sa culpabilité!»
Rarissime en Suisse
Pour autant, le détecteur de mensonge n’est pas une chimère sortie de l’imagination de romanciers et n’a rien d’extraterrestre. Il est même d’un usage de plus en plus courant aux Etats-Unis et au Canada, ainsi que dans plusieurs pays d’Europe. Sollicité depuis 1997 en Belgique où il est considéré fiable à 98%, il a contribué à éclaircir plusieurs procès criminels, autant en mettant hors de cause des suspects qu’en en confondant d’autres. En Allemagne, c’est dans les affaires de contestation d’abus sexuels sur des enfants que le polygraphe est souvent mis à contribution. En Angleterre, il est utilisé pour déceler les fausses demandes d’allocations sociales. En Suisse, on ne se souvient que de deux cas, dont un à Genève dans les années soixante, dans une sale histoire d’enfant assassiné. Engagement peu concluant mais riche d’enseignement: si l’employé de maison soupçonné avait menti en déclarant ignorer où avait été retrouvé le corps de la victime – ce que seul l’assassin pouvait connaître – cela n’en faisait pas un coupable car il est apparu que cette information lui avait été donnée par l’assassin qu’il refusait de trahir.
Les autorités pénales helvétiques ne sont donc pas près d’imposer le recours à ce genre de matériel. Me Assaël: «Le Code de procédure pénale suisse, qui entrera en vigueur le 1er janvier 2011, prescrit expressément que les moyens susceptibles de restreindre les facultés intellectuelles ou le libre arbitre sont interdits dans l’administration des preuves.» Cela n’interdit pas les initiatives privées, mais jamais le résultat d’un tel test ne sera considéré comme une preuve irréfutable.
Une fiabilité à prouver
Comment la justice réagirait-elle face à un défenseur produisant durant un procès le résultat d’un tel test? «Ce serait un moyen de preuve comme un autre, certainement sérieux, de nature à fonder la conviction de la Cour», répond Jean Daniel Martin, premier président du Tribunal d’arrondissement de Lausanne. «Comme pour toute expertise, psychiatrique ou autre, je ne pense pas que le rapport à lui seul suffirait à emporter l’adhésion des juges. On a certes des raisons de penser qu’il y a une certaine fiabilité, mais une manipulation ne peut jamais être exclue. Nous ferions venir à la barre le spécialiste qui a procédé à l’examen ou à l’analyse pour le sonder.»
Comme une expertise?
Le magistrat lausannois estime tout de même qu’aux yeux d’un tribunal, le résultat du détecteur de mensonge pourrait peser d’un poids comparable à celui d’une expertise de crédibilité tel qu’elles sont pratiquées dans quelques affaires d’abus sexuels contestées. «Nous sommes encore là pour juger de la crédibilité de ceux qui ont le sentiment d’avoir la science avec eux», lance-t-il. Actif dans la justice pénale depuis 1974, Jean Daniel Martin n’a cependant jamais été confronté à une telle situation, «même si, parfois, on nous sort cela comme argument sans jamais cependant le concrétiser».
F. L. n’est probablement pas le seul à appeler de ses vœux un test au détecteur de mensonge. Le fils du libraire Ségalat, inculpé mais non encore jugé pour le meurtre de sa mère, se trouve dans une situation de déni comparable. Et bien malin celui qui aurait pu prédire l’issue d’autres procès retentissants si le polygraphe avait été mis en œuvre. Le plus fameux fut sans doute celui de l’affaire Belshaw. Niant avoir tué sa femme, ce professeur canadien fut acquitté en 1980 au bénéfice du doute alors que tout le désignait. Tout porte à croire qu’il avait de bonnes raisons de ne pas réclamer un test au détecteur de mensonges.
Du détecteur de stress à l’IRM de Pinocchio
Le détecteur de mensonge traditionnel aux relents de guerre froide, dont le principe remonte à près d’un siècle, est en fait un détecteur de stress. Le polygraphe, comme son nom l’indique, transcrit l’état de plusieurs paramètres mesurés sur la personne qui se prête au test. Des capteurs mesurent essentiellement le pouls, la température, la pression artérielle, la conductivité de la peau ou la hauteur de la voix.
Le principe est simple. Mentir en répondant à une question provoque un stress plus important que dire la vérité. Le polygraphe est en mesure de mettre cela en évidence à travers l’accélération des battements de cœur, l’augmentation de la pression sanguine et la sudation. Les cordes vocales elles aussi réagiraient différemment selon leur irrigation sanguine.
Une nouvelle génération de détecteur de mensonge se profile à travers la mise à contribution de l’imagerie par résonance magnétique (IRM). On considère ici que la source et la manifestation du mensonge se trouvent dans le cerveau. Mentir demande davantage d’efforts que dire la vérité et provoque l’activation de davantage de zones du cerveau, et cela se voit à l’IRM. Deux sociétés américaines se sont spécialisées dans ce secteur et mettent leurs techniques au service des tribunaux.
L’avenir nous réserve des systèmes plus époustouflants encore. Des tests ont été récemment menés aux Etats-Unis pour identifier le mensonge à partir de l’interprétation des ondes cérébrales captées par électroencéphalogramme.
Le principe consiste ici à repérer les variations d’activité cérébrale engendrées par l’augmentation de l’effort cognitif qu’implique le mensonge.