ARCHÉOLOGIE

Des experts en quête du secret des Helvètes

Par JUSTIN FAVROD le 16.08.2010 à 00:01

Dans leur labo lausannois, des limiers tentent de percer les mystères de nos ancêtres celtes. Chaque objet issu de fouilles est analysé pour savoir pourquoi ils pratiquaient le sacrifice humain.

«La pire chose qui puisse arriver à un objet archéologique, c’est d’être découvert.» Gilbert Kaenel, directeur du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire, ne plaisante qu’à moitié. Pour démontrer le bien- fondé de son propos, il nous emmène dans les entrailles du Palais de Rumine, à Lausanne. Son équipe de cinq restaurateurs s’affaire au milieu d’un invraisemblable bric-à-brac antique: des clés, des clous, un gril, des mors de chevaux, des lingots de fer, une pelle à feu, un croc à viande, un stylet pour écrire sur la cire, une ceinture, des fibules (agrafes de vêtement), des bracelets, des outils de forgeron, des haches… Le capharnaüm aurait pu être plus important: des os d’humains et d’animaux sont déjà traités et entreposés à Lucens et quelque 20?000?tessons de céramiques attendent d’être étudiés dans une annexe. Par ailleurs, les objets dégagés dans l’actuelle campagne de fouilles commencent à arriver.

Découverte unique
Il s’agit des découvertes du site du Mormont, à Eclépens, près de La Sarraz, qui révolutionnent l’archéologie celtique ( 24?heures du 8 juillet). Un gigantesque sanctuaire celtique à ciel ouvert remontant à 100 av. J.-C. En très peu de temps, des dizaines de fosses furent creusées pour y entasser les dons aux dieux: les sacrifices humains y côtoient les restes de banquets rituels, des mets et les objets les plus divers y ont été déposés en offrande. Les fouilles se succèdent là chaque été depuis 2006. Les dévotions des Helvètes font aujourd’hui des heureux et des fatigués, car les restaurateurs manifestent un enthousiasme débordant face à cette découverte unique. Ils se trouvent en même temps confrontés à une masse de travail inimaginable.

«Nous sommes entre la fouille et la vitrine», explique Aline Berthoud en fraisant une entrave de cou destinée à lier ensemble deux prisonniers. Un travail discret, mais indispensable: assurer la survie et rendre leur forme à des objets qui ont dormi des siècles, voire des millénaires sous terre. Une tâche de bénédictin. Un seul seau en bronze pris dans une gangue de terre qu’il faut dégager avec un petit scalpel et une loupe. Cette mission prend deux mois de travail et le Mormont en a déjà livré une quinzaine. Pas étonnant que le site si riche ait jusqu’ici occupé presque à plein-temps les restaurateurs pendant plus de trois ans.

Un choc parfois fatal
Les objets arrachés à la fouille sont directement acheminés vers le laboratoire. Là, les restaurateurs effectuent un premier tri. «Les objets sont restés pendant des siècles dans le même milieu et sans contact avec l’air ambiant. En sortant de terre, ils subissent un choc qui peut leur être fatal», explique Gilbert Kaenel.

La priorité absolue: les objets en matière organique, os, cuir, bois. Il faut à tout prix les lyophiliser rapidement ou les plonger dans un bain, sans quoi ils tombent en poussière. Les objets en fer nécessitent également un traitement d’urgence. En contact avec l’humidité ambiante, ils peuvent exploser. Il faut les dessaler. C’est une opération lente: ils séjournent dans un bain chimique pendant six mois à 40?degrés. Ensuite, le fer est patiemment sablé et apparaît progressivement à la lumière. Le bronze et la céramique peuvent attendre un peu. Mais il faut aussi compter avec l’impatience des archéologues qui trépignent de voir et d’analyser ce qu’ils ont découvert. «Je dois faire des choix, explique Gilbert Kaenel, et je choisis toujours de donner priorité à la conservation.»

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