ARZIER

L’étrange réserve naturelle et décousue de Pro Natura

Par Vincent Maendly le 23.10.2009 à 00:01

L’association a acquis quatre bandes de pâturages boisés dispersées sur les hauts d’Arzier. Au sein d’un milieu préservé – paradis du grand tétras – l’opération est stratégiquement intéressante.

Trois parcelles achetées aux enchères l’an dernier, suite à la faillite d’une scierie, une quatrième acquise cet été: Pro Natura compose, morceau par morceau, une réserve naturelle sur les hauts d’Arzier, dans le district franc fédéral du Noirmont. Peu accessible, quasi inexploité et au riche passé historique.

Mais à quoi ressemble-t-elle, cette réserve? A une série de longues bandes de forêt, étroites et non contiguës. Ces sortes de tagliatelle faites d’épicéas, d’érables et de pâturages couvrent une surface d’environ 40 hectares. Dans cette région, ce sont 700 hectares qui sont ainsi découpés. «Certaines parcelles ne mesurent que 15?mètres de large et plus d’un kilomètre de long», décrit François L. Althaus, municipal des Forêts d’Arzier.

Pour l’heure, la réserve de Pro Natura a donc tout d’un alignement de cure-dents. «Notre idée, à terme, explique Serge Fischer, vice-président de Pro Natura Vaud, est d’agrandir nos propriétés et de les mettre en connexion. Mais, en ce moment, nous ne sommes pas au meilleur de notre forme financièrement.»

L’opération est aussi stratégique. «En étant propriétaire, notre pouvoir de blocage est plus important contre les projets qui nous semblent peu pertinents», poursuit Serge Fischer. La création de routes forestières nuisibles pour la faune n’est donc pas pour demain. Surtout si elles doivent traverser l’une des «bandelettes» de Pro Natura. «Et puis, ainsi, nous avons un contrôle de nos propriétés. Pour l’heure, il n’y a aucun problème, mais nous ne voulons pas, par exemple, que les pâturages soient exploités de manière intensive.» Autre avantage, l’association écologiste sera davantage écoutée lorsqu’elle s’élévera contre les gênants promeneurs en raquettes ou les vététistes qui s’aventurent dans ce sanctuaire. De telles excursions sont parfois organisées au départ des Rousses, de l’autre côté de la frontière.

Or ces pâturages boisés sont très importants du point de vue de la biodiversité. Le grand tétras notamment, comme le relevait La Côte mercredi, s’y plaît bien. «Le relief est accidenté, il n’y a pas de route carrossable, et le sous-bois est riche en myrtilles», développe Lionel Sager, responsable de la réserve. Lequel se félicite que cette région reste très peu accessible aux randonneurs. Pour le plus grand bonheur des gélinottes, des chamois, des hermines ou des renards qui peuplent la contrée.




Un découpage insolite et historique

Ces longues bandes de territoires sont innombrables. «On compte environ 200 propriétaires différents», note le municipal des Forêts d’Arzier, François L. Althaus. En grande majorité des Français, habitant toutes les régions de l’Hexagone. Nombreux sont ceux qui ignorent même la nature de leur propriété, héritée de génération en génération! «Certains nous écrivent ou nous appellent, plein d’illusions sur ce qu’ils pourraient en tirer.» Or, vu leur nature, ces hectares de pâturages ont pour valeur environ 40 centimes le mètre carré...

Ce découpage parcellaire insolite daterait de 1862, année où fut signé le Traité des Dappes. Ce document, encore en vigueur, fut conclu entre la Confédération et Napoléon III. Il prévoyait un troc: la vallée des Dappes, alors vaudoise, était restituée à la France qui, en contrepartie, cédait ces fameux 700 hectares, rattachés aux communes de Bois d’Amont et des Rousses.

Cette zone-là avait, par le passé, déjà fait l’objet de bien des conflits. En 1536, les Bernois l’avaient annexée lors de la conquête du Pays de Vaud, en expulsant les Français qui s’étaient établis sur le flanc du Noirmont. Un siècle plus tard, un traité vint préciser les frontières franco-suisses. Mais il ne fut pas respecté. La délimitation fut encore revue en 1658, sans plus de succès. Ce n’est qu’à la signature du Traité de Dappes que la Suisse reprenait, pour de bon, possession de ces pâturages jurassiens.

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