Un bon Vaudois. La démarche hésitante, petite bedaine et crâne dégarni. Un accent qui annihile tout doute sur ses origines. Soixante-quatre?ans, le porte-monnaie bien rempli. Et un vécu marqué par deux cancers successifs. A ses côtés, une jolie Brésilienne. La peau cuivrée, la coquetterie d’une femme de 25?ans, deux enfants et cette voix qui incite au voyage.
Dans un mois, Jean-Louis et Silvia se marieront. Même si la norme est ailleurs. Même si leur union a suscité la méfiance, au point de devoir mener une croisade contre l’Etat. Vingt-deux mois après leur demande de mariage auprès de l’état civil, le Tribunal cantonal leur a donné raison. Ils préfèrent pourtant garder l’anonymat, de peur que de nouvelles procédures les empêchent de vivre leur histoire.
Traque aux faux mariages
Comme pour d’autres couples atypiques, l’état civil leur a interdit de se marier. Car, depuis le 1er janvier 2008, le mot d’ordre donné par la loi s’apparente à une traque assidue aux mariages blancs et gris. Blancs pour les unions volontairement truquées par les deux parties, et grises lorsqu’un des partenaires se joue de l’autre. Les officiers d’état civil ont depuis acquis un nouveau pouvoir: celui d’empêcher une célébration si elle a pour but d’obtenir un titre de séjour en Suisse. Une tâche délicate lorsque l’on sait que deux tiers des unions vaudoises impliquent au moins un étranger.
Le dossier de Jean-Louis et Silvia: un cas manifeste d’abus, pour l’Etat. Sans amour, voire de l’amour uniquement du côté du brave Jean-Louis, qui se serait fait rouler par une jeune Brésilienne prête à tout. «Les officiers d’état civil ont tout fait pour démontrer qu’il s’agissait d’une arnaque, explique le retraité, encore contrarié par cet épisode. J’ai subi des interrogatoires sans fin. On m’a demandé si elle avait une cicatrice sur le corps, ce qu’elle aimait manger, de quel côté elle aimait dormir. Je croyais que c’était pour rire, tellement ça allait loin.»
Un amour atypique
Pour le permis de séjour, pour l’argent, pour être avec sa mère vivant en Suisse: tout a été envisagé. Sauf un amour qui n’entrait pas dans la norme. «Je suis ni fou, ni sous tutelle. Il y a des lois. Si le mariage se passe mal, nous divorcerons. Tout simplement», ajoute Jean-Louis avec lucidité. Il a d’ailleurs déjà prévu une séparation des biens, au cas où.
A ses côtés, Silvia acquiesce. Jean-Louis, lui, préfère plaisanter. «Je suis un très bon dragueur et j’ai toujours aimé les femmes plus jeunes. Et puis, j’ai ajouté une clause à mon testament: je dois mourir d’une mort douce. Pas de coup de marteau, hein, Silvia!» Sa fiancée éclate de rire. Son Jean-Louis, elle le connaît depuis quatre ans. Et elle sait qu’il aime jouer avec les propos qui dérangent.
Au-delà des rigolades, la dénonciation. Tous deux condamnent cette loi qui bafoue la liberté de se marier et de simplement essayer de vivre une histoire d’amour. «La façon dont on nous a traités, c’est de la discrimination», s’indigne la jeune femme. Les contrôles, le retraité les comprend. Mais pourquoi un tel acharnement? Pour lui, pas besoin de sortir avec une femme étrangère pour se faire avoir. «J’aurai pu tomber sur une Suissesse qui m’épousait uniquement pour mon argent. Et là, personne n’aurait rien dit. Et de toute façon, cela ne regarde que moi.»
Trente-neuf ans d’écart
Leurs trente-neuf ans d’écart, les deux fiancés s’en moquent. Mais parmi leur entourage, on ne comprend pas toujours leur choix. Leur relation n’a d’ailleurs pas commencé au premier regard. Jean-Louis a d’abord fait la connaissance de la mère de Silvia, qui travaillait dans un restaurant. Puis, un jour, sa fille est venue la voir pour les vacances. Six mois plus tard, elle revient en Suisse. Les futurs fiancés se croisent à nouveau et sortent ensemble. Silvia n’a jamais cherché à rester en Suisse, ni fait de demande de permis. Malgré leur histoire, elle rentrera au Brésil. «On s’appelait régulièrement et on s’ennuyait, alors je lui ai demandé de m’épouser», glisse tendrement Jean-Louis.
Lorsqu’ils commencent les démarches auprès de l’état civil en 2008, la loi s’est déjà durcie. Durant un an, ils restent donc séparés. Pendant que Silvia se fait questionner à Rio par les diplomates suisses, Jean-Louis continue les procédures ici. Des milliers de francs d’avocat plus tard, le Tribunal cantonal a fini par désavouer l’Office d’état civil. Cet été, Silvia retournera au Brésil pour ramener ses deux enfants ici.
*prénoms d’emprunt
INTERVIEW EXPRESS DE JEAN-FRANCOIS FERRARIO
Chef de la Division état civil
«Les officiers d’état civil sont pris en otage»
– Comment pouvez-vous juger si deux personnes sont réellement amoureuses?
– La loi est très difficile à appliquer, car il faut qu’il n’y ait aucun doute. Nous sommes donc prudents. Dans les cas suspects, nous procédons à des auditions et cela est parfois gênant, car nous les interrogeons sur leur vie privée.
– Un couple atypique est-il louche aux yeux de l’état civil?
– Je n’irai pas jusque-là. Mais il est vrai que notre société n’accepte pas les couples hors normes.
– Qu’ils tentent leur chance! Et ils divorceront s’ils se sont trompés sur leur époux…
– Est-ce à nous d’empêcher un mariage? Doit-on faire la morale aux gens? Je n’en suis effectivement pas certain. Mais désormais, on nous impose ce rôle social.
– Depuis 2008, les officiers d’état civil ont le pouvoir de refuser un mariage suspect. Ne sont-ils pas devenus les alliés de la police des étrangers?
– Effectivement. Avec le nouvel article 97a, notre devoir est de nous opposer aux mariages de complaisance et nous nous basons sur le dossier de la police des étrangers. Cette mesure n’a pas enchanté les officiers d’état civil, mais il faut bien que quelqu’un s’en charge.
– La loi est-elle efficace?
– Nous détectons plus facilement les unions abusives. Est-ce que nous faisons des heureux ou des malheureux, je ne sais pas.
– Beaucoup de couples binationaux abandonnent le mariage, car il est devenu trop compliqué ou trop coûteux…
– Cette loi a certainement un côté décourageant.
– Parmi ceux qui ont fait recours contre un refus de l’état civil, la moitié a gagné au Tribunal cantonal. Il y a donc pas mal d’erreurs de jugement…
– Il y en a, je le reconnais. Mais on se rend compte aussi que certains veulent annuler leur mariage après avoir réalisé qu’ils se faisaient avoir par leur conjoint.
– En 2011, la loi va encore se durcir. Les personnes en situation irrégulière ne pourront plus se marier. Qu’en pensez-vous?
– Des clandestins qui sont là depuis dix ans et qui désirent se marier, nous en croisons tous les jours. La mise en application de cette loi va être très chaude. L’officier d’état civil devra dénoncer les personnes en situation irrégulière et cela va poser problème. On vote des lois toujours plus dures et on ne sait pas comment les appliquer. Les officiers d’état civil sont pris en otage. De plus, déceler des mariages de complaisance avec un des fiancés à l’étranger sera encore plus difficile.
Patrick Wurlod