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Philippe Leuba: «Ce détenu avait menacé des agents avec une perceuse»

Par PASCALE BURNIER /LAURE PINGOUD le 13.03.2010 à 00:08

Le conseiller d’Etat Philippe Leuba s’explique sur l’étrange décès d’un détenu du quartier de haute sécurité des Etablissements de la plaine de l’Orbe.

Un prisonnier boute le feu à son matelas et décède dans sa cellule, alors que le personnel pénitentiaire s’active autour de son cas. Le drame qui s’est déroulé dans le quartier du pénitencier de Bochuz la nuit de mercredi suscite la polémique. Ses circonstances dérangent, tout comme le profil de ce détenu, condamné à l’origine à 20 mois de prison, mais interné pour sa dangerosité sans connaître l’heure de sa sortie.

– Le monde carcéral est sous le feu de la critique. Que répondez-vous?
– Toutes les accusations ne sont que spéculations. En l’état, je n’ai décelé aucune erreur du service pénitentiaire, aucun retard, ni faute dans la procédure. J’ai rencontré les agents de détention qui sont éprouvés par ces événements. Ils ont fait preuve de beaucoup de maîtrise cette nuit-là. Pour autant, nous regrettons ce drame. En ce sens, cela reste un échec pour le service pénitentiaire. Nous attendons désormais les conclusions du juge d’instruction et de l’enquête interne que j’ai commandée.

– On lui a porté secours tardivement. Pourquoi?
– Au vu de sa dangerosité, ce détenu était sur une liste qui ordonnait aux agents de détention d’appeler les agents des forces spéciales du Détachement action rapide et dissuasion (DARD.) Les gardiens n’étaient pas face à un détenu ordinaire mais face au plus dangereux de la prison de Bochuz. Pour quelqu’un d’autre, l’intervention des gardiens aurait pu suffir.

– Il avait été condamné pour des délits mineurs. En quoi était-il si dangereux?
–?Il était incarcéré depuis une dizaine d’années et était sous le coup d’une mesure d’internement. Il avait menacé des agents avec une perceuse, d’autres avec un cutter. En détention, toute sortie de cellule exigeait qu’il soit menotté aux pieds et aux mains, et accompagné de cinq gardes. Il faisait l’objet d’une expertise régulière des psychiatres et du juge d’application des peines. Ce dernier avait même refusé récemment de le recevoir dans son bureau car celui-ci n’était pas assez sécurisé.

– Cet homme ne suivait pas de thérapie psychiatrique et ne savait pas quand il sortirait. Pourquoi?
– Il ne pouvait pas être placé en hôpital psychiatrique au vu de sa dangerosité. Il refusait tout traitement, ce qui compromettait sérieusement ses perspectives de resocialisation.

– Il avait déjà mis le feu une fois à son matelas. Ne fallait-il pas lui interdire de fumer?
– Parfois, la cigarette représente la dernière zone de liberté qui reste à un détenu. Il faut faire une pesée d’intérêts. Il s’agit de construire une relation de confiance. Au début, il avait le droit de fumer, mais les agents lui tendaient le briquet. Puis, il a eu le droit d’avoir son propre briquet.

– Face à un détenu menaçant, quels sont les moyens de contrainte des gardiens?
– Ils ont les menottes et peuvent avoir recours au DARD, mais aucun agent pénitentiaire de Suisse n’est armé. Ce serait beaucoup trop dangereux. Certains d’entre eux, formés, disposent d’un spray au poivre. Le monde carcéral est avant tout un univers de dialogue. Il est d’ailleurs très rare qu’un agent ait recours à la force physique.

– Certains détenus ne sont certainement pas des enfants de chœur. Sans arme, les gardiens doivent parfois trembler…
– Je peux vous dire que les gardiens que je viens de rencontrer étaient encore sous le coup de l’émotion, mais en aucun cas ils n’avaient peur. Un drame a eu lieu malgré tous les efforts pour l’éviter. Nous n’allons pas remettre en cause toute la politique pénitentiaire, qui est régulièrement saluée. Mais si l’enquête démontre que des améliorations sont nécessaires, nous les concrétiserons sans tarder. Il s’agit du premier drame de ce type depuis plus de dix ans dans les prisons vaudoises.

– Certains critiquent la vétusté des EPO, est-ce le cas?
– La cellule du détenu a été entièrement rénovée il y a neuf mois.


 

 

L’avocat du détenu porte plainte pour homicide par négligence

Nicolas Mattenberger, avocat du détenu décédé, député socialiste au Grand Conseil, n’accepte pas les explications de la police. «Nous allons porter plainte pénale pour homicide par négligence, car nous tenons à ce que l’enquête ouverte par le juge d’instruction soit faite correctement. Nous voulons notamment que soient entendus les autres détenus présents.» De fait, cette démarche permettra à l’avocat, en qualité de plaignant, d’avoir accès au dossier de l’enquête.

«J’ai parlé lundi dernier avec ce détenu au téléphone. J’avais de bons rapports avec lui. Il n’était pas facile, mais ce n’était sûrement pas le monstre que certains ont décrit.» Il demeure que l’internement n’est pas une mesure prononcée à la légère. Et que, dans ce cas comme pour bien d’autres, cette décision avait été reconsidérée récemment puis reconduite à la lumière du nouveau Code pénal. Ou presque. Les infractions pour lesquelles il a été condamné en 2001 à 20?mois de prison – voies, de faits, vol, lésions corporelles simples, etc. – ne permettraient en effet plus, selon la loi actuelle, de lui infliger cette mesure ultime. Désormais, seul l’auteur d’une infraction passible de 5?ans de prison au moins – meurtre, brigandage, prise d’otage, incendie, mise en danger de la vie d’autrui – risque de voir sa peine suspendue pour cet enfermement souvent assimilé aux oubliettes. L’intéressé avait certes provoqué un incendie, mais il s’agissait de son matelas, en prison. «Reconduire un internement dans ces conditions résulte de l’acceptation d’un amendement d’un élu UDC à Berne, précise l’avocat. Une disposition transitoire stipule que pour les cas prononcés sous l’ancien droit, seul le maintien de la mesure est considéré.»

De mémoire d’agent pénitentiaire, jamais l’on avait frappé d’internement un condamné à une peine si mince qu’elle permettrait aujourd’hui d’obtenir un plein sursis. «J’ai connu ce détenu, raconte un surveillant souhaitant garder l’anonymat. C’était un bon fond sous une couche de haine. Un cas pénible à gérer, mais si on s’en plaint, il nous faut changer de métier.»

G.-M.?B.


 

 

Chronique d’une soirée tragique

L’enquête ne fait que commencer. Mais après avoir parlé aux agents de détention, vu la cellule, visionné l’enregistrement, Philippe Leuba décrit plus en détail le déroulement du drame qui s’est déroulé dans le quartier de haute sécurité. Imaginons un couloir. De chaque côté des cellules, fermées par une porte, puis des barreaux. «Le feu s’est déclaré puis a été éteint après cinq minutes à travers les barreaux. Le détenu proférait des menaces de mort à quiconque tenterait d’entrer.»

Que se passe-t-il pour qu’il meure une heure trente plus tard? «Une fois l’incendie maîtrisé, il a été décidé de le changer de cellule», précise Philippe Leuba. L’homme refuse. Selon la procédure, la présence du DARD est obligatoire pour le transférer. En attendant ces spécialistes, qu’il faut réveiller, le personnel s’active, surveille le détenu à travers les barreaux, avec l’appui d’une équipe médicale. «A un moment, l’homme s’est couché. Un membre de l’équipe médicale a demandé d’ouvrir la cellule malgré l’absence du DARD, et des agents sont entrés.» Mais l’homme succombe, malgré une tentative de réanimation. «Les causes de la mort ne sont pas établies», insiste le ministre. L’autopsie pourrait prendre plusieurs jours.

L. PI./P. B.

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