TABOU

Les couples homosexuels, des parents ignorés par la loi

Par Pascale Burnier le 06.05.2010 à 00:07

En Suisse, 20?000 enfants seraient élevés par des parents homosexuels. La loi interdit pourtant d’avoir deux mères ou deux pères.

Deux petites filles jouent sur la terrasse. Dans la cuisine, les parents préparent le souper. Une famille banale. Ou presque. Car dans cet appartement du Jorat, pas de papa au quotidien. Emma* et Sandrine* ne le cachent pas aux deux fillettes de 3 et 4?ans: maman aime maman. En Suisse, environ 20?000 enfants seraient élevés par des couples homosexuels, selon l’association gay 360. Une réalité, même si légalement il est impossible d’avoir deux pères ou deux mères.

Une pétition, soutenue par les associations homosexuelles, demande aujourd’hui l’accès à l’adoption pour les couples de même sexe. Et aussi que tous les adultes, indépendamment de leur orientation sexuelle et de leur état civil, aient le droit de devenir parent. Elle sera déposée le 15 juin à Berne.

Enfanter par le système D

Si l’homoparentalité a visiblement tracé son chemin, elle l’a fait en contournant les nombreux obstacles législatifs. Adopter? Interdit aux couples homosexuels. Comme beaucoup d’autres, Sandrine y a songé en tant que célibataire. «L’adoption est déjà compliquée pour une hétéro, alors pour une homo, c’est mission impossible», explique Chatty Ecoffey, responsable du groupe homoparents de 360. Peu importe son orientation sexuelle, adopter en célibataire implique de vivre seul. «Si un couple hétérosexuel veut adopter, il doit se marier. Quant au partenariat enregistré, il interdit l’adoption», précise Véronique Blanc, membre du comité de l’association adopte.ch. «Si on a un compagnon, du même sexe ou pas, mieux vaut ne pas en parler.»

Enfanter lorsque l’on est homo revient alors à choisir le système D. Emma et Sandrine ont, toutes deux, eu un enfant lorsqu’elles étaient célibataires, grâce à un projet de coparentalité. Les deux fillettes ont donc chacune un papa gay qui a joué le rôle de donneur. Un procédé artisanal a fait le reste. «Cette solution est idéale puisqu’un père est présent. Il s’occupe de notre fille le week-end ou durant les vacances. Mais j’ai aussi eu la chance de tomber sur une personne de confiance, tolérante et arrangeante», confie Sandrine. Sa compagne acquiesce. Elle n’a d’ailleurs jamais envisagé un autre moyen d’avoir un enfant. Si Emma a rapidement réussi à exaucer son vœu de maternité, Sandrine, elle, a dû s’armer de patience. Après un premier projet de coparentalité qui n’aboutira pas, elle se tourne vers la procréation médicalement assistée. Une méthode pourtant interdite aux célibataires dans notre pays. Seul un couple homme- femme y a droit; de plus, il faut être marié en cas de don de sperme.

La solution: contourner la loi. L’Espagne, la Belgique ou la Hollande sont ainsi devenus les hauts lieux d’un tourisme du bébé. Les associations homosexuelles suisses donnent sur leurs sites les adresses des cliniques de procréation médicalement assistée non restrictives.

Homo ne signifie pas stérile
Ces bébés de la science n’ont pas les mêmes droits que les enfants issus d’une famille traditionnelle. «Seule la mère biologique est reconnue comme parent légal. Si, dans un couple de femmes, l’une décède, l’enfant ne peut être élevé par sa deuxième maman. L’actuelle pétition réclame un droit à l’adoption entre autres dans ce cas-là», précise Chatty Ecoffey. Et de relever que le partenariat a tout de même l’avantage de donner des obligations envers les enfants déjà présents dans la communauté. Au-delà des difficultés techniques, demeure le poids d’une société «normée» sur le modèle hétérosexuel. Pour Emma et Sandrine, il a fallu s’autoriser à devenir parents. «Pour les gens, être homosexuelle et maman, ce n’est pas naturel. Dépasser ce préjugé demande donc beaucoup de courage», indique Emma. Sandrine est aussi passée par-là. «Quand j’ai compris que j’étais lesbienne, je me suis dit que je n’aurai jamais d’enfant.» A travers ce témoignage, les deux femmes ont décidé de montrer que cela est possible. «Nous sommes une famille normale, stable, heureuse, et sans cornes sur la tête!» conclut Emma.

*prénoms d’emprunt


 

«La priorité pour fonder une famille est donnée aux couples mariés»

INTERVIEW EXPRESS?DE PHILIPPE LAVANCHY, Chef du Service de la protection de la jeunesse

– Une personne célibataire, que ce soit un homme ou une femme, peut légalement adopter. Qu’en est-il si elle est homosexuelle?
– Ce n’est pas parce qu’une personne est homosexuelle qu’elle est à priori inapte à l’adoption. Dans la pratique, nous devons toutefois examiner les conséquences que ce type de relation à la sexualité peut jouer dans le projet éducatif. Un couple homosexuel, par contre, ne peut pas adopter, car nous devons nous inspirer de ce qui a été décidé pour le partenariat enregistré.

– Mais en réalité les homosexuels n’essaient même pas, car ils savent qu’ils ont peu de chances. Surtout un homme seul…
– Le droit fédéral privilégie l’adoption par un couple. De plus, il y a environ deux fois plus de demandes d’adoption sur Vaud que d’enfants à adopter. Et pour l’enfant, quel est le plus simple: trouver une famille traditionnelle ou un couple homosexuel?

– Les célibataires ont le droit d’adopter, mais n’ont pas accès à la procréation médicalement assistée. Pourquoi?
– Il faut réaliser que l’adoption n’est pas conçue pour que des personnes deviennent parents. Le but est de permettre à un enfant d’être inséré dans la meilleure situation familiale possible. Le fait de procréer est donc différent.

– Avoir un papa et une maman reste donc le modèle idéal?
– C’est le modèle dont notre civilisation est héritière. La priorité pour fonder une famille est clairement donnée aux couples mariés. Toutefois, la réalité montre aussi qu’il y a 50% de familles recomposées.

– Il y a d’ailleurs des enfants de couples homosexuels ou de femmes célibataires très heureux alors que d’autres vivent avec un père et une mère qui ne cessent de se disputer…
– C’est vrai. L’important est que la diversité des missions des deux parents se retrouve. Une famille, quelle qu’elle soit, doit pourvoir offrir deux rôles sans confusion: l’amour et l’autorité. Cela est pareil pour un couple homosexuel.

– Certaines familles non traditionnelles en viennent à contourner la loi pour procréer dans des cliniques étrangères. Qu’en pensez-vous?
– Cette démarche peut être très égocentrique si une femme le fait pour son besoin personnel. Toutefois, si une célibataire, homosexuelle ou pas, le fait pour constituer un noyau familial, alors on peut respecter un tel choix.


 

Le tourisme de la procréation

En Espagne, la procréation assistée est devenue un argument touristique. Légale pour les célibataires et les lesbiennes, elle est aussi lucrative. Pour répondre à la demande croissante des Européens plus restrictifs, les cliniques développent un système d’accueil destiné aux patientes étrangères. Barcelone, Alicante et Madrid, des destinations choisies pour leur accès facilité en avion.

La clinique IREMA, près d’Alicante, accueille 15% de Suissesses. «Toutes les femmes sont bienvenues. Nous recevons les couples de lesbiennes en toute normalité», explique Sandrine Ott, native de Lausanne, chargée de l’accueil des francophones. Ici, pas besoin de certificat d’un psychiatre, ni de cacher son homosexualité. «Au contraire, nous voulons impliquer la conjointe.»

Coût de l’insémination? 1100?euros, chez IREMA, jusqu’à 1500 ou 2000?euros dans d’autres cliniques. Un tarif plancher qui n’inclut notamment pas les examens et analyses préliminaires, ou la stimulation hormonale préalable. Ces derniers sont souvent effectués dans le pays d’origine. «Mais il est parfois difficile de trouver un gynécologue en Suisse. Nous pouvons donner quelques noms», ajoute Sandrine Ott.

La suite est simple: le couple choisit à l’avance les caractéristiques du donneur, précise ses préférences pour sa taille, sa corpulence, la couleur des yeux et des cheveux. Au jour J du cycle, le couple prend l’avion pour procéder au transfert de sperme. En deux heures tout est fait, même si la clinique conseille de rester une nuit. Elle propose au besoin, des hébergements à proximité.

CÉCILE THIBAUD MADRID

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