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Le coup d’Etat de Lausanne pour relancer le Musée des beaux-arts

Par Mehdi-Stéphane Prin / Gérald Cordonier le 05.02.2009 à 00:05

Le groupe d’experts mis en place par la ville de Lausanne veut aller vite en proposant un nouveau projet de Musée des beaux-arts avant l’été.

Le Conseil d’Etat avait prévu de présenter au début de l’année ses scénarios pour relancer un projet de nouveau Musée cantonal des beaux-arts. La ville de Lausanne vient de lui griller la politesse, en présentant hier un groupe de travail pour trouver un nouveau site, après le refus par les Vaudois de celui de Bellerive, le 30 novembre dernier. Municipale de la Culture, Silvia Zamora ne cachait pas une certaine jubilation en mettant en scène ce qui s’apparente à un petit coup d’Etat pour s’emparer du dossier. «L’important est de trouver une solution pour le Musée cantonal des beaux-arts, et non de se préoccuper de questions de préséances entre le canton et la commune. Aujourd’hui, Lausanne prend son destin en main en faisant avancer ce dossier, même si, au final, le Conseil d’Etat choisira seul le nouveau projet.» Hasard étonnant du calendrier, au même moment, le gouvernement vaudois visitait à Bâle, entre autres, un musée d’art contemporain…

La municipale socialiste a de quoi avoir le sourire, après ce drôle de tour. Dans le groupe de travail lausannois, Silvia Zamora a réussi à débaucher deux proches de la ministre du parti à la rose, Anne-Catherine Lyon: le directeur de l’ECAL Pierre Keller et, plus étonnant, sa sœur ennemie de parti: Yvette Jaggi. Deux poids lourds du dossier qui roulent désormais ouvertement pour défendre la construction d’un bâtiment dédié aux Beaux-Arts dans la capitale vaudoise, au côté notamment d’un ancien opposant, le député écolo libéral Jacques-André Haury. De quoi, tout de même, rallumer la guerre entre le canton et la commune.

Joint par téléphone à Bâle, le président du Conseil d’Etat Pascal Broulis a appris la nouvelle seulement hier matin. «Nous sommes prêts à travailler avec Lausanne, et tous ceux qui veulent nous aider pour aller de l’avant.» Voilà pour la version diplomatique. L’entourage du Conseil d’Etat apprécie nettement moins un nouveau coup d’une ville qui multiplie les décisions. Une grogne qui s’inscrit dans un agacement général du canton face à une Municipalité qui ne cesse de faire des «effets d’annonces» avec, par exemple, récemment celle de la construction d’un Zénith ou d’une tour à Beaulieu.

Néanmoins, la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon a certainement précipité l’annonce d’hier en recevant le mois passé les opposants au bâtiment avorté de Bellerive sans inviter la Municipalité de Lausanne. «Il ne s’agissait pas d’une séance de travail, mais d’une simple rencontre à la demande des référendaires. J’aurais cependant dû prévenir Silvia Zamora.»

L’absence de communication entre le canton et la commune ne date pas d’hier. Lausanne avait pendant très longtemps été tenu à l’écart du projet cantonal de nouveau musée, censé pourtant être construit sur un de ses terrains. «A l’époque, je n’avais pas caché un certain malaise à m’engager pour un projet entièrement piloté par le canton, confesse Silvia Zamora. L’étude d’un nouveau projet devra être globale, de l’architecture aux aménagements autour du bâtiment, ce qui a manqué à Bellerive. Il faudra aussi que le nouveau site soit à côté d’une ligne de transport publique forte.»

Autre exigence Silvia Zamora: «une étude sérieuse du site de Rumine». «Nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion autour de la Riponne, pour des raisons techniques et politiques.» Voilà Anne-Catherine Lyon prévenue. Si elle continue de ne pas vouloir d’une telle étude, Lausanne risque bien de lui forcer la main…
 


 

Les autres projets court-circuités

En présentant son groupe de travail, la ville de Lausanne a aussi pris de vitesse toutes les autres communes qui se sont annoncées pour abriter le futur Musée des beaux-arts. Après le refus des Vaudois du site de Bellerive, plusieurs Municipalités avaient fait part de leur intérêt d’héberger une telle réalisation, forcément prestigieuse. Le concurrent le plus sérieux de la Capitale vaudoise n’est autre que la seconde ville du canton: Yverdon, avec son bord du lac. Montreux a aussi fait part de ses intérêts. Dernière candidature connue, la commune d’Ollon, avec le site de l’ancienne carrière de Saint-Triphon.

Anne-Catherine Lyon a d’ailleurs prévu d’aller rencontrer prochainement la Municipalité chablaisienne pour discuter de cette proposition. Pour la conseillère d’Etat, toutes les propositions seront traitées sur un pied d’égalité. Mais Lausanne, avec son groupe de travail composé de personnalités reconnues a certainement pris quelques longueurs d’avance. D’autant plus qu’il ne va pas forcément arrêter son examen aux strictes frontières lausannoises, comme l’avoue Pierre Keller. «Si l’on trouve un site à l’ouest du Flon, ce ne sera pas forcément pour me déplaire.»
 



Les défenseurs du Musée des beaux-arts soulagés par le volontarisme lausannois

  YVETTE JAGGI, ancienne syndique de Lausanne et fer de lance des partisans. «Après la tristesse du 30 novembre, le registre peut enfin changer et on peut se réjouir d’un débat qui portera désormais sur le fond et plus seulement sur la forme. Le groupe de travail devra réfléchir à l’essentiel de ce qui fait un musée: son contenu, ses missions multiples, son rôle de conservation, etc. Un seul bémol subsiste: il faudra accepter que le nouveau projet soit un peu plus cher que le précédent.»
  JEAN-MARIE SURER, président du groupe libéral au Grand Conseil. «Avec plus de 50% des habitants qui ont refusé le projet Ying Yang, Lausanne a mauvaise conscience. C’est une bonne chose que la Municipalité se soit décidée à bouger pour rattraper ce résultat négatif. Mais après l’échec du premier projet, l’Etat doit absolument continuer à mener une réflexion globale, sur l’ensemble des possibilités qui existent à travers l’ensemble du canton.»
  GRÉGOIRE JUNOD, président du groupe socialiste au Grand Conseil. «Il s’agit d’une démarche parfaitement normale. La capitale vaudoise va présenter un site au canton, après avoir déblayé les problèmes éventuels. Je juge également l’étude du site du Palais de Rumine indispensable. Il ne faut fermer aucune option dans une telle démarche.En plus, cela permettrait aussi de réfléchir à une meilleure utilisation de ce bâtiment.»
  GILLES MEYSTRE, conseiller communal radical lausannois.«Ce musée doit être à Lausanne! Réunir des partisans et des opposants, en collaboration avec le canton, est donc une bonne idée pour trouver un nouveau site. Pour que le futur projet puisse convaincre la population et qu’il se réalise un jour, je trouve également très bien d’étudier jusqu’au bout tous les sites envisageables, Rumine compris.»
  BERNARD FIBICHER, directeur du Musée cantonal des beaux-arts. «Je fais partie du groupe de travail pour examiner les solutions qui seront étudiées à Lausanne, mais je suis tout naturellement à la disposition des autres communes vaudoises qui souhaiteraient également l’aide du canton. Personnellement, j’espère surtout voir un jour un nouveau Musée des beaux-arts et que le processus pour ce nouveau projet ne durera pas à nouveau dix-sept ans!»
  PIERRE KELLER, directeur de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne. «Je ne suis pas une girouette! Je suis dans le groupe de travail lausannois à titre personnel car je reste intimement persuadé que le Musée des beaux-arts doit être dans la capitale. J’ai d’ailleurs refusé de collaborer avec l’une des autres villes qui souhaitent accueillir le futur musée. Mais ça n’a pas de sens: culturellement, c’est à Lausanne que tout se passe. Il faudra donc trouver un lieu d’exception, avec un architecte d’exception.»

 


 

ÉDITORIAL DE NICOLAS VERDAN
RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT

Lausanne redonne sa chance au Musée

Le Conseil d’Etat l’avait promis. Face au non des Vaudois à un Musée des beaux-arts à Bellerive, le 3 novembre dernier, il allait garder la main. Vite, avait dit Pascal Broulis, le canton présenterait de nouvelles initiatives.

Oh surprise, elle est excellente, Lausanne a pris les devants. Directrice de la Culture, Silvia Zamora a formé un groupe de travail «fédérateur» qui a pour but de présenter «avant l’été» un nouveau projet. En agissant avec une telle célérité, elle a brûlé la politesse au gouvernement. Qui s’en plaindra? Quelque esprit chagrin, peut-être, qui verra dans cet empressement de la ville l’épisode d’une prétendue lutte de pouvoir entre la ville et le canton. Fadaises!

En reprenant ainsi la main, Silvia Zamora et son groupe d’experts se positionnent, au contraire, loin des lourdeurs administratives. Un contexte enfin favorable à la renaissance d’un projet de nouveau Musée des beaux-arts. Pour preuve, la composition de ce collège. De fait, il rassemble des énergies aussi diverses qu’Yvette Jaggi, Pierre Keller et Jacques-André Haury. Dans le débat qui a précédé le vote sur le MBA à Bellerive, ces personnalités avaient toutes une position différente. Désormais, on s’en félicite, elles œuvreront de concert, animées par une même conviction: les Vaudois n’ont pas voulu de Bellerive, mais ils désirent toujours un musée. Peu importe donc le chef d’orchestre, ville ou canton, et vive le nouveau vocabulaire de ces enthousiastes: «ferveur», «architecte exceptionnel» dans un «lieu exceptionnel» et «folie» à la clé. Quand on sait que Silvia Zamora souhaite, enfin, en finir avec le «tabou» de Rumine, on applaudit.

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