«Si une dame vient à moi en se plaignant de ne plus maîtriser ses dépenses pour sa collection de sacs à main au point de mettre son ménage en péril, je l’envoie à l’unité de prise en charge des dépendances du CHUV, à Saint-Martin, parce que cela se soigne. S’il vous plaît, ne mettez pas mon nom dans le journal.» Trop proches de l’institution, les psys vaudois n’ont pas envie de passer pour des importuns dans le procès des détournements du Dr Bogousslavsky. Le cas du neurologue devenu délinquant pour assouvir sa passion des livres précieux n’interpelle pas moins les professionnels de la santé mentale.
Est-il plus à plaindre qu’à blâmer? A Genève, le professeur Philip Jaffé, psychologue directeur de l’Institut universitaire Kurt Boesch, donne ouvertement son avis. Des collectionneurs malheureux, il en a vu passer pas mal. Pour lui, le cas du Dr Bogousslavsky se situe entre le collectionnisme socialement acceptable et même favorable sur ce plan social, car relevant d’un esprit de partage, et la pathologie découlant du syndrome de Diogène (ndlr: forme de délire caractérisé par l’accumulation d’objets hétéroclites).
«Je le plains. On peut dire qu’avec lui on est dans le haut de gamme intellectuel et cérébral, observe Philip Jaffé. Il a atteint le sommet des monomanies professionnelles. Il semble avoir souffert d’une dépendance au travail et à la collection. Mais où sont les personnes réelles là-dedans? Il y a certes les collaborateurs, mais ce n’est pas la même chose au plan affectif.» Le professeur Jaffé relève tout de même que la décision de vendre toute sa collection révèle une capacité hors norme de la compréhension de ses actions. «Seul quelqu’un de sa trempe peut être capable de se défaire ainsi.»
Un domaine peu exploré
A son procès, l’ex-patron de la neurologie du CHUV a plus d’une fois tenu à différencier les sommes détournées pour son usage personnel de celles consacrées à sa collection. Cette scission mentale et matérielle signifierait-elle qu’il distingue les choses qu’il maîtrisait de celles sur lesquelles il n’avait pas prise? «Difficile de parler de perte de la volonté à se déterminer car, plus on est intelligent, plus on est censé être en mesure de prendre du recul», estime le psy genevois.
Trouble obsessionnel compulsif ou dépendance pathologique? «La collectionnite est un domaine sur lequel on dispose de peu de travaux scientifiques», déplore un psychiatre lausannois. Pour cet autre professionnel, c’est davantage une affaire de psychanalyse. L’un d’eux cite Les visiteurs du moi, un ouvrage d’Alain de Mijolla qui laisse supposer des réminiscences ancestrales dans la collectionnite. De quoi fantasmer lorsqu’on sait que le neurologue avait un père sculpteur et un grand-oncle qui côtoyait Picasso, et qu’il possédait, entre autres trésors, un ouvrage rarissime enluminé par le peintre catalan. Comme pour ajouter à la perplexité, un dernier médecin cite la conclusion d’une étude du psy américain Werner Muensterberger: «Tous les adultes, à des degrés différents, cherchent des équivalents à l’amour et à la tendresse qui leur ont manqué dans leur enfance. Ils s’autosoignent de différentes façons. En devenant par exemple collectionneurs ou en pratiquant un sport à outrance.» Julien Bogousslavsky est aussi un marathonien accompli…
Pourquoi il n’a pas fait l’objet d’une expertise psychiatrique judiciaire
Personne n’a demandé d’expertise psychiatrique de Julien Bogousslavsky. Pourtant, au moindre comportement hors norme lié à une infraction pénale, la justice ou les parties en présence requièrent un examen psychiatrique. Le Dr Julien Bogousslavsky n’y a pas eu droit, malgré le caractère troublant de son mobile. Les affaires de détournement de fonds échappent certes souvent à cette pratique, mais au printemps 2007, deux dames qui avaient soustrait un million à leur employeur pour assouvir leur passion du jeu ont bénéficié à Nyon d’une certaine clémence à la suite d’une expertise psy qui leur avait reconnu une légère diminution de la capacité à se déterminer. Personne n’a envie de voir les psys se pencher sur le cas du neurologue. Surtout pas lui, car un tel exercice n’est pas sans risque. D’abord, parce que les psys ne manqueraient pas de relever qu’il n’a jamais été dans le rouge financièrement, donc qu’il était en mesure de se contrôler. Ensuite parce que s’il était reconnu partiellement irresponsable, sa sanction s’en trouverait certes allégée, mais il pourrait alors craindre pour le maintien de son autorisation à pratiquer.