LAUSANNE

Affaire Légeret: fin des plaidoiries, verdict jeudi 18 mars

Par RAPHAËL DELESSERT le 05.03.2010 à 07:44. mise à jour le 27.12.2011 à 17:05

Cinquième et dernier jour de débats aujourd’hui au Tribunal correctionnel de Lausanne. Ce matin, le procureur Eric Cottier a demandé la prison à vie. Les avocats de F.L. ont requis l’acquittement pour leur client, condamné une première fois à la réclusion à perpétuité en 2008 pour triple homicide.

 

17: 45

Le procureur Eric Cottier conteste encore les propos tenus par la défense au sujet des traces ADN: d’une manière statistique, la découverte de deux traces ADN sur une scène de crime, c’est absolument énorme! Ne vous laissez pas pervertir par ce que vous voyez à la télévision, dans des séries policières! Et surtout, cet argument signifie qu’il y aurait une autre personne qui aurait commis ces actes abominables et qui n’aurait laissé aucune trace! Cette autre personne ne volait pas (en référence à une expression utilisée par les avocats), c’est carrément l’homme invisible!

L’accusé a été au centre de mon réquisitoire. J’ai trouvé qu’il était bien absent des plaidoiries. A vous de le placer où il convient dans votre jugement.

 

Me Assaël, à la cour: j’ai la certitude que vous devez avoir un doute qui vous amènera à l’acquittement.

L’avocat revient sur les derniers propos du procureur et les conteste. Il rappelle notamment les traces non élucidées retrouvées sur la scène du crime: il y a des traces qui n’appartiennent pas à F.L. Nous persistons dans sa demande d’acquittement.

 

Au tour du F.L. de se lever. Le président lui offre la possibilité de faire une ultime déclaration.

F.L.: Monsieur le président, je n’ai rien à ajouter.

 

L’audience est levée. La cour va délibérer à huis clos et le jugement sera rendu le jeudi 18 mars à 17h.

 

17:30

Le défenseur de Simon, Me Heider, prend la parole. Il revient sur les raisons qui ont conduit son client à engager un détective privé. «A Vevey, j’avais parlé de l’ange exterminateur», rappelle-t-il au sujet de F.L.

Me Heider: les plaidoiries de la défense ne m’ont nullement convaincu.

 

Au tour du procureur Eric Cottier de prendre la parole: la défense vous a placé devant vos énormes responsabilités, comme j’ai moi-même essayé de le faire ce matin. Elle vous a fourni tous les arguments pour procéder à la délibération. Il n’en reste pas moins que c’est à l’accusation que revient l’établissement des faits. Je reviens sur le témoignage de Jacqueline Albanesi: qui est embarrassé par ce témoignage? Le ministère public qui en a parlé un quart d’heure ce matin, ou les défenseurs, qui en ont consacré près d’une heure?

Eric Cottier: je reste perplexe face à une personne qui ne veut pas avoir affaire à la police, mais qui préfère avoir affaire aux journalistes et à la télévision.

Le procureur conteste également d’autres points soulevés par la défense.

 

17:10

Me Assaël arrive au terme de sa plaidoirie et évoque la disparue, Marie-José Légeret: alors qu’on ne sait rien du tout, pensez-vous sérieusement qu’on peut mettre ce crime sur la tête de F.L.?

Il s’adresse à la cour: vous devrez acquitter F.L. de toutes les charges. Je sais que c’est une décision courageuse que je vous demande. Car cet homme est en prison depuis quatre ans et il ne se défend pas bien. Je ne sais pas comment je me défendrais si j’étais à sa place. Mesdames et Messieurs, le premier pas a été franchi par les juges de la chambre des révisions. Je vous demande, et F.L. vous demande, de faire le second pas.

 

17:00

L’avocat: c’est un homme qui réfléchit. L’enceinte d’un tribunal est-elle le meilleur endroit pour montrer le meilleur de soi-même? Cet homme n’avait aucun mobile, aucune raison de perpétrer ces meurtres, répète Me Assaël en substance.

Selon lui, si F.L. n’a pas passé Noël dans la villa du drame, c’est que Marie-José s’y est opposée. Me Assaël en vient ensuite à la trace ADN sur le col de la chemise de nuit déchirée de Ruth Légeret, «ADN de mélange et de quantité minime».

 

L’avocat: mais si on retient que c’est son ADN, on n’est pas plus avancé. L’ADN a une durée de vie très longue. Et rien ne démontre que l’ADN a été déposé au moment où la chemise de nuit a été déchirée.

Me Assaël fait remarquer que la chemise de nuit a sans doute été lavée la dernière fois en novembre. Et que la trace ADN a très bien pu être déposée quand F.L. embrassait sa mère.

L’avocat s’interroge: comment se fait-il, si F.L. a commis le crime, qu’on n’a pas retrouvé d’autres traces ADN de sa part ailleurs sur la chemise de nuit?

Il parle maintenant de l’ADN retrouvé sur les ciseaux: comment se fait-il, si F.L. est l’agresseur, qu’il n’a pas pris ces ciseaux avec lui? L’avocat fait remarquer que comme sur la chemise de nuit, la trace d’ADN était infime.

 

Me Assaël: il est invraisemblable qu’au vu des vérifications de ces enquêteurs (recherches d’empreintes, luminol, chiens, traces de chaussures etc.) qu’on n’a trouvé aucune autre trace de F.L. On n’a pas trouvé de trace non plus sur les cheveux des victimes. C’est comme si F.L. avait pénétré dans la maison «en volant». Il agresse et il repart «en volant».

 

L’avocat évoque les éléments non expliqués: la trace de main ensanglantée, notamment.

 

Les plaidoiries durent maintenant depuis près de 3h30.

 

16:30

Me Robert Assaël continue sa plaidoirie. Il fait très chaud dans la salle bondée.

L’avocat: Mme Albanesi a été entendue pendant trois heures par la chambre des révisions. Elle a exposé tous les repères qui lui ont permis d’être sûre d’avoir vu les deux femmes le 24 décembre. Elle l’a répété six fois. Elle a été catégorique. La chambre des révisions a retenu la crédibilité de cette dame, je ne vois pas pourquoi il en irait différemment aujourd’hui.

 

L’avocat: F.L. a-t-il tué Ruth Légeret et Marina S. aux alentours de midi le 24 décembre? La réponse est non. Et pour cette raison, vous devrez l’acquitter.

 

Me Assaël à la cour: si vous faites une analyse financière complète du dossier, il n’y a plus de mobile financier!

Chiffres à l’appui, il développe sa théorie. F.L. a l’air particulièrement concentré.

L’avocat: F.L. a bien dit avoir le couteau sous la gorge, mais c’était pour le paiement de ses intérêts hypothécaires!

Me Assaël rappelle que le 16 décembre 2005, «à huit jours de la date des actes, selon l’accusation», F.L. s’est dit «satisfait» par un accord trouvé avec sa mère. Une satisfaction confirmée par la coiffeuse qui s’occupait de sa mère au moment de l’accord.

 

16:00

Me Assaël: on est dans une famille extrêmement complexe où un jour on s’embrasse et le suivant on se claque. Où on se donne de l’argent, et le lendemain on va au tribunal. Une famille amour-haine où les procédures sont devenues le pain quotidien. Mesdames et messieurs, vous êtes sur un terrain miné. Car on ne comprend pas aujourd’hui la dynamique de cette famille.

 

L’avocat: ce n’est pas parce que F.L. est en prison depuis quatre ans qu’il est coupable. Ni parce que la grosse voix du procureur général vous demande de conclure à sa culpabilité qu’il est coupable! Ce n’est pas parce que F.L. peut agacer par la longueur de ses explications qu’il est coupable. Mesdames, Messieurs, si vous avez un doute, la loi ne vous laisse pas le choix: vous devez l’acquitter.

 

Me Assaël: un élément doit vous permettre d’avancer: aucune personne ne nous a dit que F.L. est physiquement violent. A 45?ans, son dossier judiciaire est vierge, c’est révélateur d’un homme qui respecte la loi. Il n’a jamais eu affaire à la police, même pour une petite bagarre.

 

Me Assaël parle de l’ancienne boulangère: comment pouvez-vous retenir que F.L. a commis les actes le 24 décembre vers midi, alors que Ruth Légeret et sa fille ont été vues vivantes vers 16h30-17h. Le samedi 24 décembre, deux dames entrent dans la boulangerie avec des sacs de courses. Mme Albanesi est-elle crédible? Pourquoi se souvient-elle aujourd’hui d’avoir servi ces deux personnes dans la boulangerie? De prime abord, ça peut paraître étonnant. Le 5 janvier 2006, Mme Albanesi apprend les homicides dans les médias. Et ça n’est pas courant d’apprendre ce genre de nouvelles dans son entourage. Et c’est après le procès, en lisant les journaux, qu’elle apprend l’heure supposée des décès, entre 10h et 14h. Elle s’est dit alors: ce n’est pas possible! C’est vrai, elle aurait dû se rendre à la police. Mais ce n’est pas toujours facile. Ce témoignage est catégorique et imparable.

 

L’avocat: elle s’est souvenue que c’était l’année du décès de son mari. Que c’était un samedi, et qu’elle travaillait rarement le samedi. Qu’elle se rendait chez son fils se soir-même. Qu’elle a souhaité un bon anniversaire à une amie. Qu’elle a fermé la boulangerie, qui est alors restée fermée pour les vacances. Le procureur a rétorqué qu’elle se trompait. Or les cinq juges de la chambre des révisions ont écarté l’argument du procureur.

 

Me Assaël revient sur l’hypothèse selon laquelle les deux femmes auraient fait leurs courses à la boulangerie le 23 décembre et affirme, témoignages à l’appui, que c’est impossible.

 

15: 30

Me Assaël commence sa plaidoirie, d’une voix forte: je n’ai pas été manipulé. J’ai répondu à l’appel au secours d’un homme qui s’éteignait depuis trois ans en prison. Je l’ai rencontré il y a bientôt une année au pénitencier d’Orbe. J’ai vu un homme calme, sensible, doux. Mais incapable d’exprimer ce qu’il avait dans les tripes. Parfois, j’avais envie de le secouer! Mais nous ne sommes pas tous égaux dans l’expression de nos émotions, ni dans la capacité de les exprimer! Un latin exprimera beaucoup plus ses émotions que des Japonais ou des Indiens, sans tomber dans des généralités déplacées. F.L. est introverti, il retient ses émotions, il ne les exprime pas. Ce n’est pas pour autant qu’il ne les ressent pas! Nous n’avons pas tous le même parcours de vie. Ne pensez-vous pas, M. le procureur, que si F.L. était coupable, il ne se forcerait pas à pleurer?

Me Assaël évoque maintenant la chaussure de type Caterpillar et le T-shirt bleu taché, ainsi que les réponses de F.L. à leur sujet pendant l’enquête. Des éléments qui. selon lui, n’accusent pas l’accusé, bien au contraire.

L’avocat à la cour: comment réagiriez-vous si vous étiez accusé d’abominables crimes? Moi, je crierais. Je casserais la baraque pour manifester mon innocence. Mais il y en a d’autres qui sont un peu résignés, silencieux, qui se disent: à quoi bon crier si la justice est sourde? Autre a priori: si on est innocent, on ne varie pas dans ses déclarations. F.L. a dit 47?fois la même chose, la même version. Le tribunal de Vevey a construit des hypothèses sur les sables mouvants de l’erreur judiciaire! Les premiers juges auraient déjà dû se rendre à l’évidence: on ne sait pas ce qui s’est passé. A partir de là, on ne prend pas le risque d’envoyer un innocent en prison. Ce qui s’est passé dans la villa est un mystère. Voulez-vous condamner cet homme à cause de ce mystère? Il n’y a aucune preuve de la présence de F.L. dans la villa le 24 décembre, aucune preuve qu’il a tué sa mère et Marina S. De toute ma vie d’avocat, je n’ai jamais vu de dossier d’homicide contesté avec plus de 15 interrogatoires. Là on est à 47 interrogatoires! Avec un juge d’instruction qui n’a pas respecté le droit au silence de F.L

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Me Assaël: cette variation dans les versions est-elle celle d’un coupable, ou celle d’un innocent? F.L. était dans une famille très particulière. Il y avait des guerres de succession, mais l’amour était intense. Il avait des relations fortes, intenses, intenses dans l’amour, mais intenses dans la haine aussi. La procédure est devenue une respiration dans cette famille. Simon a déposé une plainte pénale contre sa propre mère. Il dira que c’est à cause de F.L. Mais alors pourquoi la plainte est-elle déposée contre la mère?

 

15:05

Me de Preux continue de traiter des «éléments dont il ne faut pas tenir compte»: je ne me sens pas manipulé par F.L. et je ne goûte pas du tout le fait de s’attaquer aux avocats. Sachez que Simon, le frère de F.L., a déposé une plainte pénale contre les avocats qui m’ont précédé, et qu’il a demandé un séquestre de leurs honoraires.

Dans ce dossier, rien ne m’autorise à penser que Simon a quelque chose à se reprocher dans cette affaire. Jamais je ne me livrerai à l’exercice stupide de l’accuser.

Me de Preux évoque les auditions de F.L. pendant l’enquête: en 24h, il y a eu 15?heures d’audition, il n’a pas eu de repos. Je trouve que c’est un programme un peu chargé!

L’avocat rappelle que F.L., en août 2005, a fait usage de son droit au silence, et que malgré le fait qu’il a invoqué ce droit à de nombreuses reprises, les auditions se sont multipliées. Un jour, F.L. est resté 1h45 face au juge d’instruction sans parler.

Me de Preux: on peut appeler ça des pressions. Moi je trouve que tout cela n’est pas très conforme à ses droits, pas très convenable.

L’avocat parle du témoignage de l’ancienne boulangère, Mme Albanesi et rappelle que sa mémoire a été jugée «plutôt bonne»: Mme Albanesi a cherché à appeler l’avocat. Ensuite, elle a été un peu happée par les journalistes qui cherchaient un scoop. En matière judiciaire, tout peut être noir et tout peut être blanc. On dit de F.L. qu’il n’a pas la tête d’un fils éploré après le décès de sa mère. S’il avait été en pleurs, on aurait dit de lui qu’il était un très bon simulateur.

Me de Preux remet en question la théorie du procureur selon laquelle Ruth Légeret et sa fille n’auraient pas fait leurs courses le 24 décembre et ne se seraient pas rendues dans la boulangerie où travaillait Mme Albanesi.

L’avocat: le témoignage de Mme Albanesi reste crédible, dès lors le scénario ne tient plus debout. L’objet d’un procès, c’est la vérité judiciaire. La question qui se pose c’est: «l’a-t-il fait», comme les juges de Vevey l’ont retenu? Et bien le témoignage de Mme Albanesi, parce qu’il est crédible, ne permet de répondre que par la négative. La justice n’est pas un exercice d’alignement de noix sur un bâton.

 

Lorsqu’il y a des doutes, il n’y a pas de place pour la culpabilité. Je souhaite que vous pouvez trouver le sommeil en ayant pris une bonne décision. Je conclus donc à l’acquittement de F.L.

Fin de la plaidoirie. Me Assaël va débuter la sienne.

 

 

14: 35

Me de Preux: on est partis d’un état de faits restreint, indigent, pour en arriver à un état de fait sur lequel le jugement criminel a fondé sa conviction. Si cette procédure de révision est exceptionnelle, c’est qu’elle est importante. La cour des révisions a jugé crédible le témoignage de Jacqueline Albanesi, l’ancienne employée de boulangerie. En 2005, il s’agissait du premier Noël sans son mari, c’est un fait important. Il y a suffisamment de repères pour dire que son témoignage est crédible.

L’avocat évoque maintenant les erreurs judiciaires: très souvent, ces erreurs se produisent à cause des déclarations des prévenus.

Me de Preux souligne que certains prévenus font l’objet de pressions psychologiques: il y a des situations dans lesquelles la pression psychologique peut conduire à des catastrophes.

L’avocat évoque les éléments du procès dont il n’y a «rien à tirer», certains témoins notamment: et si on fait le compte de ceux qui ont dit que F.L. était violent, et de ceux qui ont dit qu’il ne l’était pas, on arrive à un match nul.

Me de Preux parle du détective chargé d’enquêter sur l’ancienne boulangère: le détective a fait courir des risques effroyables sur la vérité judiciaire. La vérité est le bien le plus précieux de la justice. On l’a vu à l’audience, la boulangère était fatiguée, nerveuse, un peu hors d’elle. Mme Albanesi a dû résister au procureur et donner la mesure de son caractère, et de la fiabilité de ses souvenirs. Mme Albanesi a été mise sous une pression terrible.

Il critique ensuite le rapport d’un psychologue mandaté pour établir un rapport sur F.L. sans l’avoir rencontré.

 

14:10

Me de Preux parle de la cause et de la nature de l’accusation. Il cite le droit européen: les faits doivent permettre à la personne poursuivie de préparer sa défense. Or dans cette affaire, on a commencé par les mobiles pour s’intéresser aux faits.

Me de Preux fait remarquer que la description des faits (le meurtre des octogénaires) ne dépasse pas trois lignes dans l’ordonnance de renvoi. L’acte d’accusation diverge noir sur blanc du jugement rendu. Mais je suis en train d’essayer de l’en sortir (F.L.) par des vices de procédure, ce n’est pas très glorieux. Or il y a bien plus grave: c’est la présomption d’innocence.

L’avocat: lorsqu’il y a un doute raisonnable, la version la plus favorable doit profiter à l’accusé. Le raisonnement qui dit: «on ne peut exclure que ce soit lui» est un raisonnement de sauvage d’un point de vue judiciaire.

Me de Preux évoque le droit au silence et comment «ce droit n’a pas été respecté pendant l’enquête».

L’avocat: F.L. a souvent voulu se taire et les enquêteurs n’ont pas respecté ce choix.

Me de Preux revient sur le jugement du tribunal de Vevey en 2008: le tribunal a fait le constat qu’il n’y a pas de preuve formelle de sa culpabilité. Ce sont ses volte-face répétées (à savoir s’il était, ou non, sur les lieux du drame) qui ont constitué sa conviction. Il y a là quelque chose qui ne va pas.

 

13:45

L’audience reprend, la salle est archicomble une nouvelle fois. F.L. est calme, encadré par ses deux avocats. Une bouteille de Coca et une mandarine sont posées devant lui.

La parole est à la défense. Pierre de Preux commence: lorsque Me Assaël m’a demandé de l’épauler, je ne connaissais pas grand-chose à cette affaire. Me Assaël m’a montré le jugement de Vevey, et celui de la chambre de révision. J’y ai vu un intérieur supérieur. Et je rêve d’une justice en forme de table ronde, particulièrement dans cette affaire. Mais nous sommes figés dans un formalisme, celui de cette salle, celui de la procédure judiciaire. M. le procureur général, votre réquisitoire a été remarquable. Et vous rendez ma tâche et celle de Me Assaël bien difficile. Mais je laisserai de côté la psychologie, et je me bornerai à faire du droit.

 

L’avocat rappelle que ce matin, le procureur s’en est pris au témoignage de la boulangère pour le rejeter.

 

F.L. écoute, les yeux baissés et les bras croisés.

 

Me de Preux: vous avez choisi de torpiller habilement le témoignage central, le témoignage qui dérange.

S’adressant au procureur, en lien avec le rôle de la religion dans la famille Légeret: il y a beaucoup de catholiques qui n’ont rien à envier au jésuite que vous êtes.

 

12: 00

Eric Cottier livre sa version du scénario du drame et renvoie la cour au procès de 2008: l’arrivée de F.L. est estimée le 24 décembre 2005 vers 10?h?30, avant l’arrivée du facteur des colis. A 13?h?37, il essaie de téléphoner à son ex-amie, et on peut être certain qu’à 13?h?37, les trois victimes sont mortes. Tout le reste, ça appartient à F.L. Un meurtre sans cadavre, ça n’est pas courant, mais ça existe.

Le procureur évoque le sort de Marie-José: lui seul sait ce qu’il en a fait. Enterrée dans sa propriété, mise dans un molok, lestée au fond d’un lac. Il y a beaucoup de possibilités.

Le procureur tonne: à l’audience 2008, F.L. était accusé de trois assassinats. Celui de sa mère, celui de Marina, la témoin. Et celui de Marie-José, qu’il faut aussi éliminer. A notre sens, elle n’est jamais rentrée dans la maison, raison pour laquelle ses courses n’y sont jamais rentrées. Mais le jugement 2008 n’a retenu qu’un meurtre, celui de la mère, et deux assassinats. Nous sommes dans une procédure de révision. Elle ne peut aller dans le sens de l’aggravation de l’accusation contre F.L.

 

Eric Cottier parle encore de l’argent de la famille Légeret: les parties civiles se sont mises d’accord entre elles, le ministère public y adhère. Il faut empêcher F.L. de toucher les revenus de ses immeubles. En 2008, j’avais relevé la cupidité, l’acharnement de F.L. L’assassinat d’une vieille dame est abominable. L’assassinat d’une soeur est encore plus grave. Mais le matricide est l’un des crimes suprêmes. F.L. est bien l’auteur des trois homicides qui lui sont reprochés.

Il s’adresse à la cour: votre jugement doit être un jugement de réalité, pas un jugement de fiction.

 

Le procureur requiert la perpétuité contre l’accusé.

Fin de l’audience, reprise à 13h30 avec la plaidoirie des avocats.

 

11: 45

Dans son réquisitoire, le procureur évoque le «sang qui a coulé»: il n’est pas nécessaire de redire à quel point les deux dames ont été massacrées. Ces deux personnes sont mortes des suites des volées de coups qu’elles ont reçus. 101 traces de toutes sortes ont été récoltées sur place. Seules quatre de ces traces ne peuvent pas être attribuées à F.L., Marina S., Ruth et Marie-José Légeret.

Eric Cottier évoque la trace de chaussure mystérieuse: tout indique que c’est celle de Marina, parce qu’on l’a retrouvé pieds nus.

Il parle de l’empreinte de main ensanglantée d’origine inconnue: ça pourrait être l’empreinte de Ruth, ou celle de F.L.

L’empreinte digitale sur la lampe dans la chambre de Marina S: en raison de l’état de décomposition des cadavres, nous n’avons pas pu prendre les empreintes digitales des victimes.

La trace de semelle de type Caterpillar: F.L. a dit, lors d’un interrogatoire, «qu’il ne croyait pas qu’il possédait» de chaussure de ce type.

 

Le procureur rappelle qu’il n’y a pas de trace laissée par un tiers sur les lieux du drame.

Il parle des cheveux de Marie-José et de l’ADN de F.L., retrouvé sur le col de la chemise de nuit de Ruth et sur la tranche de la lame des ciseaux qui étaient sous un cadavre.

Eric Cottier: nulle part ailleurs dans la maison que sur la scène du crime, il n’y a de trace qu’on peut attribuer à F.L. La trace ADN de F.L. se trouve sur le tranchant de ciseaux de cuisine, ustensiles régulièrement nettoyés.

Le procureur: le principe qui veut que le doute profite à l’accusé, ce principe a fait l’objet d’une jurisprudence. Le fait qu’il subsiste des doutes abstraits et théoriques ne suffit pas. Il faut un doute sérieux et irréductible.

Le procureur rappelle que l’ex-amie de F.L., le 24 décembre, avait une griffure au visage. Et qu’elle a vu des traces «qui avaient l’apparence possible de traces de sang» sur un T-shirt bleu. Il souligne que l’accusé avait, dans un premier temps, nié qu’il y avait du sang sur un de ses T-shirts. Avant de fournir une autre explication.

«Une explication pour l’hypothèse où c’était du sang de sa sœur Marie-José sur son T-shirt», dit le procureur.

Eric Cottier ajoute qu’il n’y avait pas trace de la moindre trace d’embrouilles entre Ruth et sa fille Marie-José: et il y a la personnalité de Marie-José, excellente doctoresse, dévouée.

 

Le procureur balaie d’un revers de la main la piste ésotérique: Marie-José avait passé la cinquantaine, s’occupait de sa vieille maman, elle est restée vieille fille. Elle n’aime pas les tâches administratives, elle voit se pointer TarMed. Elle est fatiguée, usée. Il n’y a pas besoin d’aller chercher dans la sorcellerie la raison qui l’a conduite à fermer son cabinet.

Eric Cottier parle de Simon, le frère de F.L.: il a une belle tête de coupable (ironique). Car il va ramasser le magot! Et F.L., il a la même belle tête de suspect. Ils sont sur la ligne de départ à égalité, sous l’angle financier. Mais des éléments vont nettement en faveur de Simon: depuis 2000, il n’a plus de contact avec sa maman. Il a un gros défaut: il n’a pas d’alibi. En plus, il se trompe sur son occupation du 24 et du 23 décembre. Mais il n’y a pas un élément contre lui. Contrairement à la montagne d’éléments contre F.L.

Le procureur évoque l’hypothèse d’un tiers: un cambrioleur gentleman qui serait parti sans rien emporté.

Eric Cottier: il y a encore le comportement de F.L. après les faits: le 25 décembre, F.L. est en train de perdre son ex-amie, il y a plus que de l’eau dans le gaz entre les deux. Et ce 25 décembre, le jour de Noël, il fiche le camp toute la journée et laisse son ex-amie seule.

 

Le réquisitoire dure maintenant depuis plus de trois heures.

 

10:55

Eric Cottier rappelle qu’en 2005, F.L. a reçu 177?000?francs «au moins» de la part de sa mère. En ajoutant ses loyers, il a disposé de 250?000?francs au total. Or en juin 2005, sa limite de crédit dans une banque était déjà dépassée. Et il n’a pas remboursé les vacances passées avec son ex-amie et payées par cette dernière. Tout démontre qu’en automne 2005, il veut de l’argent, et qu’il en veut beaucoup.

 

Le procureur parle, chiffres à l’appui, «d’une volonté de mener un train de vie pharaonique».

 

Il lit une lettre écrite par Ruth à F.L. en septembre 2005, où l’octogénaire se dit déçue par le comportement de F.L. envers sa sœur.

 

Eric Cottier: nous en savons maintenant encore un peu plus que lors du jugement de Vevey. A savoir la tentative de F.L. d’emprunter 50?000?francs à un copain à la mi-décembre 2005.

Le procureur parle encore de son besoin urgent de 400?000?francs, en automne 2005, pour diminuer l’hypothèque de sa propriété.

 

Le réquisitoire dure maintenant depuis plus de deux heures.

 

 

10:30

Eric Cottier: vous aurez perçu quelle est la personnalité de F.L. Il se décrit comme quelqu’un qui cède devant la pression. Prenez les éléments du dossier, il n’y en a pas un seul où il a cédé aux pressions. Il ne s’est jamais fait imposer quoi que ce soit dans sa vie.

 

F.L., impassible, continue de prendre des notes. Me Assaël, l’un de ses deux défenseurs, également. Les jurés sont attentifs.

 

Le procureur: F.L. est le seul témoin encore vivant de ce qui s’est passé dans cette maison le 24 décembre 2005, en milieu de journée. Il est totalement invraisemblable que F.L. a inventé sa présence à la villa sous la pression de ses avocats.

Le procureur aux jurés: délibérez librement, mais sans oublier que neuf autres juges sont déjà passés par là.

Il parle maintenant du volet financier: la succession Légeret n’a pas échappé au diable. Son frère Simon ne s’est pas taillé la part du lion quand il est sorti de l’hoirie Légeret. A partir de mai 2004, il est hors de l’hoirie! A partir de mai 2005, il n’y a plus que deux membres de l’hoirie: Marie-José et F.L. On se retrouve alors face à face. Et, comme au Monopoly, les alliés vont l’un contre l’autre. C’est l’échange de courrier de l’automne 2005. Il ne reste à Marie-José et F.L. que 38 millions d’immeubles (ironique). Et deux pour 38 millions, c’est encore trop pour F.L.

 

10:10

Le procureur s’étonne encore du poids accordé au témoignage de l’ancienne boulangère.

Eric Cottier: quels sont ses points de repère pour ce fameux 24 décembre? Elle travaillait exceptionnellement un samedi, elle était veuve depuis le mois de septembre. Mais parmi ces éléments, il n’y a aucun rapport précis avec la famille Légeret. Elle s’est dite «sous pression» lors de l’audience. Je lui ai posé des questions sur sa mémoire, je vous laisse juge de ses réponses. J’ai toujours dit que Jacqueline Albanesi se trompait. Jamais qu’elle mentait! Le 24 décembre, juste avant la fermeture des magasins, c’est le pire moment pour aller faire des courses. Pouvez-vous imaginer que ces dames Légeret ont fait leurs courses ce jour-là?

Le procureur rappelle que Ruth Légeret faisait traditionnellement ses achats de pâtisserie dans une autre boulangerie, à La Tour-de-Peilz.

Eric Cottier: Jacqueline Albanesi est honnête, sincère. Mais elle est dépourvue de toute crédibilité quant à ses déclarations. Depuis qu’elle s’est exprimée, j’ai une hypothèse: celle de l’erreur. Jacqueline Albanesi travaillait aux mêmes plages horaires le 23 décembre que le 24. Si elle a vu Ruth et Marie-José, c’était le 23 alors qu’elles sortaient de chez le coiffeur.

 

Le procureur ironise sur la crédibilité des témoins qui affirment avoir vu Marie-José Légeret: et il y en aura des dizaines d’autres qui la verront encore! Elvis Pressley, Michael Jackson: quand quelqu’un est médiatisé, c’est la cas. Marie-José Légeret est devenue une star locale. Elle réapparaîtra, mais dans les imaginations, jamais dans les salles d’audience.

 

Eric Cottier parle maintenant de F.L. et des auditions qui ont précédé son arrestation. Et le 6 février 2006, il y a la présentation des photos. Quand le juge a mentionné la présence de son ADN sur le col de la chemise de nuit de Ruth Légeret, il a avoué être allé sur place le 24 décembre 2005.

Le procureur relate que le 14 mars, un mois après que les avocats lui ont conseillé de ne plus changer de version, F.L. a donné des réponses et livré des détails troublants aux enquêteurs. Il rappelle que l’accusé a signé 17 pages du procès-verbal et qu’il a été assisté tout au long de la procédure par des avocats nombreux.

 

9:45

Eric Cottier parle d’une amie de F.L. qui «fait pression sur la cour» à travers la manifestation devant le Tribunal correctionnel de lundi.

Le procureur: chez F.L., il n’y a pas une larme qui brille. Pas un battement de cil. Les larmes, elles sont du côté de la partie civile.

 

Eric Cottier demande à la cour d’imaginer quelle serait sa réaction si leur propre mère était assassinée dans des circonstances aussi atroces que celles de Noël 2005 sur les hauts de Vevey.

Il rappelle aussi que F.L. n’a pas manifesté d’émotion après avoir appris le décès de sa mère.

Eric Cottier: devant les experts psychiatres, il a pleuré sur lui, sur le «cauchemar qu’il traverse». Pas sur sa famille.

Le procureur signale qu’il n’y a plus eu d’appels téléphoniques depuis la villa du drame à partir de l’après-midi du 24 décembre.

Eric Cottier: la villa ne répond plus: et pourtant, on est à Noël.

Il rappelle que le courrier du 24 décembre a été ouvert, à l’intérieur de la maison. Mais pas un colis livré à 10h40, resté à l’extérieur. Ce qui est intéressant dans les autopsies: le contenu des estomacs, quasi inexistant. Des traces de caféine, mais rien de bien solide avant de partir pour l’échafaud. On ne retrouvera dans la cuisine que des tasses à café et des verres. On est bien loin des suites d’un bon repas de Noël. Le dernier repas mangé dans cette maison était un petit-déjeuner.

Le procureur parle de l’habillement des deux victimes: l’une en training, l’autre en pyjama: c’est l’habillement de personnes qui viennent de se lever ou qui tardent à aller se coucher. Mais je ne crois pas que dans le milieu des Légeret, on se mette en pyjama pour le réveillon.

Le procureur parle de Jacqueline Albanesi: je la connais. Quand j’étais président de tribunal à Vevey, j’allais parfois acheter un sandwich dans sa boulangerie. Je la tiens pour une honnête femme, avec ses hauts et ses bas. C’est une brave femme, comme les 45 autres personnes entendues au débat, Elle est aussi honnête, aussi crédible, aussi digne de confiance que tous les autres. Elle ne l’est pas moins. Mais elle ne l’est pas plus non plus. Elle ne méritait néanmoins pas une enquête de crédibilité (le procureur évoque le détective qui a enquêté sur l’ancienne boulangère).

 

9:15

Eric Cottier, dans son réquisitoire: je ne crois pas du tout, et vous non plus, à l’ouverture de la porte du tribunal par Marie-José Légeret (il se réfère à l’entame de son réquisitoire lors du premier procès de Vevey). Marie-José n’apparaîtra pas, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais.

Pour ce procès lausannois, le procureur général évoque un «remake» dont la «guest star» est Jacqueline Albanesi, l’ancienne employée de boulangerie.

Le procureur parle d’une voix forte: vous avez entendu toute la semaine des policiers, des témoins. Vous avez pris connaissance des milliers de pages de l’enquête. Quel serait le poids du témoignage de Jacqueline Albanesi s’il était examiné comme un moyen de preuve parmi les autres? J’insiste bien: un moyen de preuve parmi les autres! Le jugement de 2008 existe. Ce jugement, c’est l’analyse d’un autre tribunal criminel, composé comme vous l’êtes aujourd’hui.

C’est dans ce contexte-là que je dois remettre l’ouvrage sur le métier. Quand on parle d’assassinat, on parle de crime de sang. Et dans ce dossier, le sang a beaucoup coulé. Le risque est grand d’oublier trois personnes: celles qui sont mortes. Et pourtant elles sont là, elles existent. N’oubliez pas ces deux petites grands-mères qui baigneront dans leur sang pendant douze jours qui auraient dû être des jours de fête. N’oubliez pas Marie-José Légeret. Il faudra aussi revenir sur l’argent du malheur qui a coulé pendant près de vingt ans. F.L. a détruit sa propre existence par ses actes. Il y a aussi des larmes qui coulent. Expression du chagrin, du vide, de la compassion. Et des larmes, nous en avons perçu chez des témoins. Et de la colère aussi. Car on a le droit d’être en colère contre F.L.

Le procureur parle des larmes de la fille de Marina S., l’une des octogénaires trouvée morte. Et celles de Simon, le frère de F.L.

F.L., tête baissée, prend des notes.

 

 

8:50

L’audience débute. Les 75?places de la salle ont été prises d’assaut. Une foule nombreuse a été refoulée à l’entrée. La tension est grande. F.L. paraît calme. Il porte une chemise bleue claire.

Le procureur général Eric Cottier entame son réquisitoire.

Eric Cottier: le procureur n’est pas là pour assurer le spectacle. Mais pour veiller à l’application de la loi.

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