«Je préfère perdre un client plutôt que de me retrouver avec une voiture bonne pour la casse», affirme Raid Salah, propriétaire de Select VIP, une société genevoise spécialisée dans la location de voitures de prestige. Pourtant, la police est formelle: parmi les quatre bolides impliqués dans le rodéo urbain de jeudi, sur la route de Lausanne entre Bellevue et Versoix (voir nos éditions précédentes), trois avaient été affermées par des sociétés de la région, spécialisées dans les véhicules de luxe.
Il s’agit d’une Mercedes SLR McLaren, d’une Bugatti Veyron, et d’une Porsche Cayenne Turbo. «La Lamborghini Murcielago appartenait à son conducteur; la Golf emboutie par le bolide aussi», précise Patrick Pulh, porte-parole de la police. Tous deux ont été blessés lorsque la Lamborghini, juste avant Versoix, a embouti la Golf, conduite par un homme de 70?ans qui rentrait chez lui.
Comment les jeunes chauffards se sont-ils procuré de tels bolides? «Je vous mets au défi de me trouver un loueur de voitures capable de dégoter une Bugatti Veyron, assène Raid Salah. A ma connaissance, il n’y en a pas en Suisse, et encore moins à Genève. C’est un véhicule trop rare et trop cher pour figurer sur n’importe quel catalogue.»
Selon un témoin éclairé du rodéo urbain, le modèle serait la propriété d’une entreprise tessinoise, elle-même détenue par le chauffeur de la voiture. Qu’en est-il de l’autre cylindrée d’exception: la Mercedes SLR McLaren? «Il existe à Genève des sociétés qui proposent ce genre de voiture, souligne-t-on chez Prestige Rent-a-Car. Mais elles ne devraient pas les mettre entre n’importe quelles mains.» La norme chez les professionnels consiste à exiger un âge minimum, en général 30?ans, et une expérience préalable de la conduite du bolide.
Toujours selon le témoin de la course-poursuite, la Mercedes en question était tellement «customisée» (modifiée) qu’il paraît difficile d’avoir pu se la procurer à travers une agence de location.
Résultat: la Porsche Cayenne noire est vraisemblablement le seul véhicule à avoir été emprunté moyennant un paiement par carte de crédit. A Genève, les sociétés susceptibles de la proposer à leurs clients sont moins nombreuses que les doigts d’une main.
32?000?francs la journée
Si louer une Bugatti Veyron en Suisse est a priori impossible, ailleurs en Europe, le grand frisson se paie comptant. Le prix d’une journée de montagnes russes: 32?000?francs. Et ce n’est qu’une moyenne! Au tarif de base, il faut également ajouter une caution (franchise) d’environ 380?000?francs. La Mercedes SLR n’est, elle non plus, pas à la portée de toutes les bourses. Un jour de promenade au volant du monstre coûte environ 7000?francs, avec une caution de 120?000?francs.
Faut-il limiter la cylindrée des voitures en fonction de l’âge des conducteurs, comme cela se fait déjà pour les motos? «C’est une idée qu’il faut creuser, mais qui me semble difficilement applicable, résume Michael Cordier, ancien coordinateur romand de RoadCross, aujourd’hui actif au sein de l’association de prévention Greg-Allure. Les vrais responsables sont ceux qui mettent des véhicules surpuissants entre les mains des jeunes.»
Autant dire que le sprint pneumatique de jeudi dernier avait des allures de CannonBall, à l’échelle genevoise. Pour rappel, le CannonBall est une course de voitures illégale se déroulant quatre fois l’an aux Etats-Unis. Elle oppose une centaine de bolides surgonflés. Particularité de la compétition: les participants sont pratiquement tous issus de milieux aisés.
Le quatuor n’a pas encore été entendu par un juge
Il vient de quitter les soins intensifs pour le Département de neurochirurgie. Victime d’une collision jeudi soir sur la route de Lausanne, le retraité allemand n’a donc pas encore été entendu par la police. Son témoignage est capital pour reconstituer ce qui pourrait être une course-poursuite entre quatre voitures de luxe.
Un jeu qui serait à l’origine de la collision entre une Lamborghini, conduite par un jeune Russe de 22?ans, et la VW de l’aîné de 70?ans. Les enquêtes de la Brigade de sécurité routière n’ont pas encore permis de mettre la main sur un témoin direct, affirme la police.
«Les déclarations des trois autres Russes suspectés d’avoir conduit la Porsche, la Mercedes et la Bugatti pourraient être des témoignages arrangés par les protagonistes», explique une source proche du dossier. Contacté hier, Patrick Pulh confirme le risque de «pollution des versions». «Les quatre Russes, qui n’ont pas été provisoirement détenus, doivent être entendus, probablement aujourd’hui. Nous n’avons pas pu auditionner avant le conducteur de la Lamborghini puisqu’il a été hospitalisé. Mais il est sorti et nous allons le faire au plus vite afin de vérifier les déclarations, établir les faits et voir s’il s’agit d’un rodéo urbain.» Les véhicules accidentés sont séquestrés. «Les autres ont été récupérés le lendemain des faits par leurs conducteurs.»
Risque de fuite
Hier, aucun des quatre protagonistes n’était encore formellement poursuivi, et à ce stade, le Parquet n’est pas encore saisi de l’affaire. «Le quatuor n’a pas été auditionné et prévenu par un commissaire, encore moins par un juge», s’étonne une source judiciaire. Sans aborder le fond du dossier, Me?Yvan Jeanneret, spécialiste de la sécurité routière, se dit lui aussi interpellé par la lenteur de la procédure: «Il y a un risque de fuite et de collusion, c’est étonnant qu’aujourd’hui encore (lundi) ces personnes n’aient visiblement pas été entendues par un magistrat.»
Durcir la loi?
Même si cette affaire a conduit deux personnes aux Urgences, l’avocat n’en démord pas: le durcissement de la loi contre les chauffards n’est pas une solution: «Une étude de l’Office fédéral de la statistique menée sur dix ans en matière de répression d’ivresse au volant montre que le durcissement des sanctions n’a aucun effet sur le taux de récidive.» Que faire? «Il n’y a pas assez de contrôles de police. De plus, je serais favorable à un retrait de permis immédiat, alors qu’aujourd’hui cette mesure intervient des mois après les faits, à l’issue de la procédure pénale. Or, la sanction doit être immédiate pour être efficace.» Et l’avocat de préciser que les magistrats peuvent aller très loin en matière de peine privative de liberté: trois ans ferme pour un homicide par négligence, quatre ans et demi si l’automobiliste a tué plus d’une personne ou s’il présentait de surcroît une alcoolémie de plus de 0,8‰. «Parfois je me demande s’il ne conviendrait pas aussi de mettre une sorte de boîte noire dans les véhicules des récidivistes.»
Enfin, Patrick Pulh tient à préciser que le tronçon entre Versoix et Bellevue n’est pas très «accidentogène»: «En 2009, sur 9000 véhicules contrôlés, seuls 594 était en dépassement de vitesse.»
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