POLICE

«Je ne sors pratiquement plus sans mon gilet pare-balles»

Par LAURENT ANTONOFF le 19.03.2010 à 00:00

Mauvaise passe pour les forces de l’ordre lausannoises: ces trois dernières semaines, trois agents ont été blessés dans l’exercice de leur fonction. Comment réagit-on quand on est victime d’une agression? Remet-on en cause sa vocation? A 46?ans, Marc* a lui aussi vécu une intervention qui a tourné au cauchemar. Il témoigne.

Les trois dernières semaines ont été particulièrement éprouvantes pour les forces de l’ordre lausannoises, avec trois policiers blessés dans l’exercice de leur fonction: deux agents blessés au couteau au Flon, une agente tabassée en plein centre-ville. Sans oublier les deux gendarmes agressés à Echallens, et un autre policier à Nyon. Marc* a 46?ans. Il en a déjà passé trente à la police de Lausanne. Père de famille devenu agent «pour aider les gens», il a lui aussi été confronté à la violence alors qu’il était en service. «Nous ne sommes pas les mal-aimés de la société», se défend pourtant ce sergent-major.

– Comment s’est déroulée votre agression?

– Nous sommes intervenus à trois collègues pour deux mineurs qui étaient très, très alcoolisés. L’un d’eux était déjà dans un coma éthylique. Les ambulanciers l’ont pris en charge. Tout se passait bien. Je discutais avec son copain de 15?ans, mais lorsque sa mère est arrivée sur place pour le prendre en charge, il a pété un plomb. Il a commencé à la frapper avec les poings. Et impossible de le maîtriser. Une vraie furie. C’était comme un ouragan qui venait de se déclencher. Tout va très vite. Dans la bagarre, mon collègue a fini dans un buisson, la main cassée. Le jeune a tenté de s’enfuir. Je l’ai finalement plaqué au sol, mais je me suis aussi blessé à la main et j’ai chuté dans les escaliers. Par chance, mon gilet pare-balles m’a protégé le dos et la nuque. Je n’ai découvert qu’après coup qu’il portait un couteau ouvert dans sa poche.

– Vous remettez votre vocation en question?

– Il y a des questions qui se posent, oui, mais jamais au sujet de la vocation. Elle est intacte. Je connais les risques. En tant que chef d’intervention, par contre, je me suis demandé si j’avais fait les bons choix tactiques, si je n’aurais pas dû secourir d’abord mon collègue au lieu de me lancer à la poursuite du fuyard… Il y a aussi des questions qui restent sans réponse: ai-je risqué de prendre un coup de couteau ce soir-là, moi qui suis policier mais aussi père de famille?

– Votre comportement a changé?

– Je me protège davantage. Je ne sors pratiquement plus sans mon gilet pare-balles, même pour un banal accident de scooter. Des collègues le mettent en permanence. D’autres le prennent en fonction de leurs tranches horaires. Les situations peuvent basculer à tout moment. Nous sommes plus vigilants, et c’est bien là le paradoxe en intervention: nous devons dialoguer avec les gens, c’est indispensable, mais ce dialogue se trouve en tension avec la montée de la violence. Dès lors, il faut trouver le bon équilibre.

– Vous pourriez montrer plus d’autorité…

– Notre métier a évolué. Et nous avec. Vouloir encore monter en puissance en montrant plus d’autorité en intervention, cela voudrait dire revenir à des méthodes qui datent d’il y a vingt?ans. Cela fonctionnait à cette époque, les gens respectaient l’uniforme, mais la société a changé. Cette manière de faire n’est absolument plus dans notre état d’esprit, où le dialogue, la résolution de problème sont privilégiés.

– Comment expliquez-vous cette violence?

– C’est vrai qu’elle a augmenté, et c’est intolérable. Ce qui me fait encore espérer, c’est que je pense que les gens ne s’en prennent pas à nous en tant qu’individus. Ce n’est pas personnel. Mais nous représentons une forme d’autorité, comme les pompiers, les ambulanciers ou encore les infirmiers qui subissent eux aussi ces violences. Je ne crois pas que les policiers sont les mal-aimés de la société. Cette idée me protège.

– Et vos proches?

– Ils lisent les gros titres des journaux, comme tout le monde. On tente de dédramatiser, mais, inconsciemment, l’inquiétude est là. Elle est latente, mais pas au point que ma compagne me tende mon gilet pare-balles à chaque fois que je pars travailler. Ce serait invivable.

 

* Prénom fictif

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