REBOUTEUX

Les guérisseurs romands déplacent les foules

Par PATRICK CHUARD le 31.01.2009 à 00:02

Ils sont 230 en Suisse romande à soigner verrues, brûlures et autres douleurs. La plupart sont débordés par l’afflux des demandes. Don ou superstition? Les médecins sont partagés.

Marcel Cuttat a paraît-il des mains miraculeuses. «Elles trouvent au millimètre près l’endroit où quelqu’un a mal. Il suffit que je vous touche la peau pour que mes mains voient à l’intérieur de votre corps», assure ce quinquagénaire à chemise bariolée, qui pratique des massages énergétiques. Chez lui, à Ecublens, il reçoit quelque dix patients par jour. Il est l’un des 230 guérisseurs romands que recense le livre à succès de l’ethnologue Magali Jenny.

Marcel Cuttat a découvert ce don lorsqu’il travaillait comme serrurier et, plus tard, comme installateur en chauffage. «A l’époque, je soudais à l’aveugle, dit-il sur un débit rapide que syncope un solide accent vaudois. J’étais capable de voir à travers des plaques de métal, et je ne me rendais même pas compte que c’était extraordinaire.»

Un art multiple
Guérisseur à son compte depuis neuf ans, Marcel Cuttat est, selon Magali Jenny, un «inclassable». Son art est multiple: reboutage, massages, reiki (une technique de soins énergétiques venue du Japon), guérison à distance, «secrets» pour guérir, sans compter le recours aux anges. A raison de quelques séances d’une heure, il assure pouvoir vous «remettre le sciatique, tous les nerfs ou les vertèbres en place».

Mais il intervient aussi sur d’autres maladies, qu’il ressent avec acuité: «Quand je sens un cancer ou une maladie grave, mes mains commencent à trembler, dit-il. Cela soulage la personne, mais moi ça me pompe beaucoup d’énergie.» Précision: il ne guérit pas, mais «aide à guérir» car il a reçu «le message d’en-haut». Il dit que les anges lui offrent parfois des «révélations» pendant qu’il soigne, et apportent «des messages qui peuvent débloquer beaucoup de choses, changer une vie».

Superstitions ou dons réels? Une certitude: les guérisseurs comme Marcel Cuttat connaissent un incroyable engouement, le livre de Magali Jenny en témoigne. On a tous un parent ou un ami qui a consulté un rebouteux et qui assure s’en être trouvé mieux, ou guéri. Sans compter «les hémorragies stoppées suite à un appel à un faiseur de secret» ou ces histoires de «brûlures qui ne laissent aucune cicatrice quand on a appelé un barreur de feu», ajoute Magali Jenny. Certains sont des stars, comme cet autre «inclassable», le magnétiseur fribourgeois Denis Vipret.

Les guérisseurs ont aussi leurs détracteurs dans les milieux médicaux, religieux ou simplement chez les sceptiques. Des accusations de charlatanerie ne sont pas rares. Magali Jenny réfute le terme dans la majorité des cas: généralement, les guérisseurs ne demandent pas des sommes exorbitantes ni ne prescrivent de médicaments. Marcel Cuttat indique que son activité de guérisseur lui rapporte entre 8000 et 13?000 francs par mois. Magali Jenny ajoute: «La distinction entre un bon et un mauvais guérisseur n’est pas si difficile à faire, car le bouche à oreille, qui fonctionne si bien pour faire une réputation, peut tout aussi bien la défaire.»

«Plus fort que moi»
Les guérisseurs dont elle dresse le portrait paraissent animés d’un sincère désir de soigner des gens, d’aider leur prochain. Ainsi Marcel Cuttat, qui se dit incapable de résister à la douleur des autres: «Des fois, j’essaie de décompresser en partant faire des virées à moto, raconte-t-il. Mais si je rencontre quelqu’un qui a mal et que je le ressens, c’est plus fort que moi, je propose de soigner, même sans être payé .»



Best-seller romand depuis trois mois

Publié en novembre, l’ouvrage de Magali Jenny s’est déjà vendu à 21?400 exemplaires. Il figure toujours dans les trois meilleures ventes du moment. «Honnêtement, je ne m’attendais pas à un tel succès», avoue l’ethnologue fribourgeoise de 37 ans. Etudiante en anthropologie sociale à Berne, Magali Jenny avait consacré son mémoire de licence aux rebouteux fribourgeois en 2005. «Un sujet qui m’intéressait à titre personnel.»

Les Editions Favre ont flairé la bonne affaire en lui proposant de reprendre la matière de son travail universitaire et de rédiger un livre à l’échelle romande, qui soit accessible au grand public, en y joignant un fichier d’adresses. «La démarche du livre est très différente de celle de mon mémoire, dit-elle. Le livre est expurgé de la méthodologie scientifique.» Malgré cela, certains lui reprochent de faire l’apologie des superstitions.

«Je fais les mises au point nécessaires dans l’ouvrage. Cela dit, c’est vrai que mes portraits sont plutôt amicaux.»
P. C.

Magali Jenny, Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret en Suisse romande, Editions Favre.

 

Magali Jenny sera l'invitée du Débat 24heures/Payot, animé par Philippe Dumartheray, au Théâtre de Vidy, à Lausanne, lundi 2 février à 19 h. Entrée libre.

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