ROMAN

Olivier Rolin: voir Bakou et mourir

Par JEAN-LOUIS KUFFER le 20.03.2010 à 00:01

L’écrivain voyageur revisite, avec mélancolie et malice, le lieu de sa mort prévue, mais différée.

Olivier Rolin revient-il de l’enfer? De quel cul du monde nous arrive-t-il, avec sa dégaine de damné? Et quels sont donc ces «derniers jours» qu’annonce le titre de son nouveau récit, déjà plombé par le nom de Bakou sur la couverture? Sur laquelle l’écrivain baroudeur s’est photographié lui-même devant une porte close, mal rasé et mal fringué, l’air de porter le poids du monde et de nous le reprocher avec son air de catastrophe.

A l’ère du look et des images «cultes», cette mise en scène pourrait faire conclure à la «posture» complaisante, genre Rimbaud à la mèche rebelle ou Albert Camus tirant sur sa sèche. Elle s’accentue encore par les divers portraits de Rolin insérés dans le livre, en Afghanistan ou au bord de la mer des Khazars, et même en boxer dans sa chambre d’hôtel de Bakou. A 62?balais, «pas si mal!» selon lui. Or, on ne lui en fera pas le reproche, dans la mesure où la démarche de ce récit s’inscrit en retour sur soi de l’homme vieillissant qui reste, avec un grain de sel, extraordinairement poreux et curieux de tout. Olivier Rolin a «payé», pourrait-on dire d’une formule. Il a beaucoup vécu et bourlingué, beaucoup lu et rencontré ses semblables, beaucoup écrit là-dessus.

Dans tous ses livres, en outre, la part de l’Histoire intervient à tout moment. Ainsi, les premières pages consacrées à Bakou évoquent la «frise de têtes coupées» ponctuant les régimes successifs de cette ville très convoitée. Les menées de révolutionnaire gangster du jeune Staline lui inspirent une sympathie accordée à ses propres souvenirs de leader gauchiste. De la même façon, son approche du monde, très nourrie de lectures cosmopolites, passe aussi par maintes rencontres significatives, comme celle de la jeune Sabina, qui rêve de devenir business- woman en Suisse, ou celle de l’ancien officier de l’Armée rouge qui semble avoir perdu son âme en Afghanistan. Or, on peut rappeler en passant que Rolin a sillonné le monde, aussi au titre de grand reporter.

Sa mort annoncée…

Cela étant, c’est bel et bien une idée d’écrivain jouant avec la fiction qui est à l’origine de son retour à Bakou. Ayant en effet imaginé, dans un récit datant de 2004 (Suite à l’Hôtel Crystal), qu’il se suiciderait en 2009 dans un hôtel du coin d’une balle de pistolet Makarov 9?mm, l’écrivain y revient six ans après sa première escale. Hélas (ou tant mieux?), l’hôtel au nom presque mythique?–?Apchéron, au lieu d’Achéron, le fleuve infernal?–?a disparu et le fameux suicide en est différé au jour même où un forcené perpétue un massacre dans une université. Alors le réel de revenir au galop!

Jeu d’ailleurs constant que celui de la réalité et de la fiction, dans ce livre lesté de mélancolie autant que d’humour, où l’écrivain rappelle que Guy Debord, qui disait qu’on ne peut bien écrire que si on a bien lu et bien vécu avant cela, n’a pas raté son suicide. Rolin se contente d’ajouter: «Moi, j’ai vieilli»…

 


 

Manière noire

CRITIQUE Si la mode des «étonnants voyageurs» sacrifie parfois l’écriture à l’exotisme aventureux, Olivier Rolin fait partie, comme Nicolas Bouvier, de la catégorie des stylistes, avec un ton et une poésie à lui.

Sa patte unique marque autant ses récits de pérégrinations (En Russie, La Havane, Voyage à l’Est) que ses romans, dès Phénomène futur (son premier livre, paru en 1983) et jusqu’au très savoureux Chasseur de lions (2008), en passant par Bar des flots noirs ou Port-Soudan, entre autres.

Comment qualifier le style de Rolin? Par un mélange de vigueur épique et de lyrisme, d’acuité concrète et de solidité presque rocailleuse dans l’usage des mots, à quoi s’ajoutent de constantes pépites d’érudition joyeuse, le tout baignant dans une sensualité à pointes d’angoisse.

Il y a chez lui du poète, autant dans ses descriptions très détaillées de lieux construits (dès les premières pages de Bakou, la ville est physiquement là, avec ses vieux quartiers et ses horizons industriels décatis), que dans celle qu’il consacre à la nature.

On pense en outre, à la lecture de son dernier livre?– qu’il émaille de photos en noir et blanc, à la manière du grand écrivain autrichien W.G. Sebald?– à la «manière noire» de certains graveurs. Il s’en dégage ici une paradoxale et sombre beauté.

Voir Bakou et mourir? «Ce qui serait vraiment mourir (…), ce serait de comprendre soudain qu’on n’a pas fait d’œuvre?– que tout ça, tous ces jours, ces nuits sous la lampe, ces milliers de pages, c’est rien, pour rien.»

Bakou, derniers jours, Olivier Rolin, Editions du Seuil, coll. Fiction & Cie,173 p.

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