ROMAN

La Russie entre rire et larmes

Par JEAN-LOUIS KUFFER le 13.03.2010 à 00:01

La romancière se déploie dans un roman atypique et très original!

Le troisième roman de Catherine Lovey, passée par la criminologie avant de s’aventurer en littérature, ne ressemble à rien. Après L’homme interdit (Prix Schiller découverte, 2005) et Cinq vivants pour un seul mort (2008), Un roman russe et drôle brasse plus large et plus profond, avec une liberté totale, une poésie plus ample et un sentiment lancinant de ce qui est arrivé à notre monde depuis la chute du communisme à l’Est et l'effondrement des Twin Towers. Son titre annonce certes la couleur, mais le comique de ce roman est aussi frotté de mélancolie, lié au temps qui passe et cabosse les individus et les générations…

– Comment ce livre est-il né?

– Quand l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski, l’homme le plus riche de Russie, a été condamné, en 2005, à la colonie pénitentiaire en Sibérie (ndlr: pour vol par escroquerie et évasion fiscale), je me suis dit: «Vas-y!» La Russie est un pays important pour moi et aussi par rapport à mon entreprise littéraire, si j’ose cette lourde expression. J’y avais séjourné souvent, avant et après la chute du Mur. Mais depuis plusieurs années, je ne trouvais pas la force d’y retourner. L’incroyable destin, très russe, de Khodorkovski m’a donné l’impulsion. J’ai pensé que si je voulais vraiment écrire un roman russe (et c’était mon intention secrète depuis longtemps), alors je ne devais pas passer à côté de cet homme de ma génération.

– Quels liens vous attachent à la Russie?

– Des liens d’amour d’une grande lucidité, en séparant bien l’appareil d’Etat et les gens. J’appartiens à une génération sans illusion, qui n’a jamais cru à l’idéologie d’avant la chute du Mur, ni aux lendemains qui chantent, promis après 1991. Khodorkovski me semble représentatif de cette génération pragmatique. Et c’est pourtant lui qui a été capable d’un geste fort, digne et très symbolique.

– D’où sortent vos personnages?

– Je ne le sais pas plus que ce qu’est un roman. Je me contente de faire en sorte qu’il y ait assez de force et de vie là-dedans pour avaler la lectrice que je suis d’abord, et ensuite, je l’espère, les lecteurs.

– Qu’est-ce qui vous fait rire?

– Tout ce qui me fait pleurer me fait rire, et vice versa. Je crois que l’humour russe est parfaitement désespéré et que rire, c’est résister un peu. L’idée d’écrire un roman russe d’aujourd’hui m’écrasait. J’ai donc pris beaucoup de distance à travers l’orchestration des rires. Je me suis retrouvée dans une sorte de bal russe. Et j’en ai profité pour saluer de nombreux écrivains aimés. Avec certains, j’ai même fait quelques pas, sur un tempo que j’ai voulu contemporain et déstabilisant. Par exemple, j’ai pas mal dansé avec Tchekhov, piètre cavalier, mais quel regard!

– Que dit, enfin, ce roman?

– J’espère avoir donné des nouvelles de notre temps. Des nouvelles de nous, de nos illusions, de la Russie, des affaires, de la justice, des mensonges, de la vérité, du romantisme. Et, surtout, des nouvelles de l’amour.


 

Amours déçues

CRITIQUE Quand on se plonge dans la première scène «chorale» de ce roman, on pense aussitôt aux discussions «à la russe», un soir d’été en nos régions, entre amis retrouvés, avec cette impression de «n’importe quoi» que constate, navré, le jeune Jonas.

On y apprend le projet de la narratrice, la romancière Valentine, qui a passé en Russie de belles années de jeunesse, d’y retourner avec l’idée curieuse de rencontrer en Sibérie un bagnard singulier en la personne du fameux roi déchu du pétrole, Mikhaïl Khodorkovski. Son ami S., écrivain russe lui-même,
essaie de l’en dissuader comme s’y efforce un fonctionnaire
de nos Affaires étrangères:
rien n’y fait.

La voici donc partie, un siècle après les enquêtes sur le bagne menées par Tchekhov, dont les motivations semblaient, à vrai dire, plus sensées. En chemin, Valentine retrouve d’abord d’anciens amis en ce pays qu’elle ne reconnaît pas et où elle ne tarde pas à se demander ce qu’elle est venue faire. C’est pourtant avec un semblant de sourire qu’elle s’éloigne et se perd bientôt on ne sait trop où, au grand dam de son ami Jean, qui se lance à sa recherche au fil d’une autre histoire, drôle et russe…

Humour vif, paradoxes et morceaux satiriques, ironie et mélancolie ponctuent ce roman de la nouvelle réalité mondialisée, tissé de références (Boulgakov et bien d’autres) et de riches
observations.

Un roman russe et drôle, Catherine Lovey, Editions Zoé, 224 p.

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