AUTOÉDITION

Le pavé de Nabe

Par LIONEL CHIUCH le 06.02.2010 à 00:01

Avec le tonifiant , l’écrivain invente «l’antiédition» via Internet.

Lassé des «éditeurs blasés et des libraires boycotteurs», Marc-Edouard Nabe, 61 ans, a donc décidé de fabriquer lui-même son dernier livre. Dans un entretien accordé au journaliste Frédéric Taddéi, le Français indique avoir «supprimé les intermédiaires grâce à Internet». «Pourquoi gagner seulement 10% de son travail? interroge-t-il. Non. Tous les autres se gavent/…/ Ce n’est même pas de l’autoédition, c’est une antiédition. Je nie le concept même d’édition.»

La bagarre, Nabe connaît. Son entrée en scène fut un coup-de-poing dans la gueule de la littérature. Qui aime bien châtie bien. Le contraire est vrai aussi. C’est pour avoir signé le sulfureux Au Régal des Vermines que l’auteur fut molesté au sortir d’un Apostrophes mémorable, en 1985. A 27?ans, le fils du clarinettiste Marcel Zanini passait directement d’une case de Hara Kiri, qui accueillit ses dessins, au statut d’«écrivain maudit».

Ses contempteurs le qualifièrent d’auteur infréquentable, anarcho réac’ et disciple énervé de Léon Bloy. Ses admirateurs trouvèrent plus simplement qu’il était l’une des plumes les plus brillantes de notre temps. Ainsi qu’un diariste prodigieux, comme le confirma la parution de son Journal, quatre épais volumes qui lui valurent bien des inimitiés.

Passionné de jazz - il joue de plusieurs instruments -, peintre et créateur de revues éphémères (La Vérité), Nabe est également «un bon sujet» pour la télévision. Il y affronta l’ire d’une Christine Angot à côté de la plaque puis, sur le plateau de Ruquier, la hargne d’un Gérard Miller aux méthodes contestables.

Difficile d’occulter la part de provocation de l’écrivain, qui flirte parfois avec le hors-jeu. Il suffit pourtant de le lire pour savoir où vont ses vraies détestations: le mensonge, l’hypocrisie, la manipulation, le politiquement correct. Un caractère et une démarche qui ont fini par lui fermer les portes du milieu éditorial.

L’écrivain, qui voyait ses premiers livres atteindre des sommes incroyables sur les sites de vente en ligne, a par ailleurs pu récupérer les droits de 22 de ses 28 ouvrages. Il les propose désormais sur sa propre plate-forme. Comme dans son roman, Nabe est bien décidé à «faire sauter les parasites de la littérature et de l’art en général».

«J’encourage les autres à faire comme moi», conclut-il. Les 1000 premiers exemplaires de L’homme qui arrêta d’écrire ont trouvé preneur avant même d’être tirés. En France, on parle déjà du meilleur «coup» littéraire de l’année. Au-delà du «coup», il y a surtout un excellent livre.


 

Féroce prise de pouvoir

CRITIQUE le début: «bon, ben voilà, ça y est, c’est fait. j’ai arrêté d’écrire. j’ai passé le week-end à hésiter. j’ai décidé d’arrêter lundi. on est lundi. je viens d’arrêter d’écrire. arrêter d’écrire c’est un peu comme arrêter de fumer, il faut choisir un jour et s’y tenir. ça faisait plus de vingt ans que j’étais écrivain, depuis ce matin, je ne le suis plus.»

L’homme qui arrêta d’écrire, le vingt-huitième livre de Marc-Edouard Nabe, est un roman dont on ne décroche pas. Une virée dans l’époque qui n’épargne rien (l’édition, la mode, les média, etc.) et presque personne (Beigbeder, Philippe Katherine, Eric Naulleau ou encore un certain… Yann Moix!).

Ça castagne, oui, mais sans aigreur, avec une espèce de distance amusée et de rage contenue. Nabe, qui a souvent prophétisé juste, se révèle à nouveau d’une lucidité étonnante. Il a des mots d’une cruauté inouïe pour Philippe Sollers, «considéré comme un clown des lettres qui s’est abîmé dans le cirque médiatique», ou BHL, qui «se conforte à coups médiatiques dans l’illusion d’être un écrivain». Mais attention: il ne s’agit pas vraiment d’eux. Nabe a pris soin de changer une lettre ou deux à leurs noms. Pas pour éviter les procès, pas le genre de la maison, plutôt pour souligner à quel point ils sont des caricatures d’eux-mêmes…

L’homme qui arrêta d’écrire
Marc-Edouard Nabe

686 p., en vente sur www.marcedouardnabe.com

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