Colum McCann regarde toujours vers le haut. «L’un des bonheurs de l’écrivain, précise-t-il encore, est d’apprendre à s’immiscer dans un corps, une géographie, même une culture, qui ne sont pas les siens. Capturer une parcelle de réalité et lui insuffler une vie nouvelle. Créer l’orage dans l’immobilité, faire respirer le silence, aiguiser la beauté, ou la violence, ou les deux…»
D’études de journalisme en voyage autour du globe, le banlieusard de Dublin n’a cessé de barouder dans l’espèce humaine. Du ballet métallique des bâtisseurs de New York aux chorégraphies aériennes de Rudolf Noureev, en passant par la fantasque gitane Zoli, son œuvre s’étire entre l’Europe et l’Amérique. Sans relâche, le voyageur esquisse une lueur au bout du tunnel, se réclamant plus des clochards célestes de Kerouac que des cabossés absurdes de Beckett.
En ce sens, Et que le vaste monde poursuive sa course folle touche un sommet. Se refusant à aborder la Grosse Pomme post-11 septembre, il l’imagine un jour d’août 1974. Le Français Philippe Petit avait défié les lois et les hommes, tiré un câble entre les deux tours, l’avait arpenté «par-delà les lois de l’équilibre pour tout réécrire depuis là-haut».
Fragile et insensée, l’image de cet illuminé accroché à 110 étages de haut (d’où 110 cents d’amende!) sert de fil rouge à une vision polyphonique de ceux qui, au sol, évoluent dans un équilibre précaire. Un prêtre-ouvrier irlandais se débat entre ses vœux d’abstinence, un amour naissant, des prostituées qu’il aide, quitte à prendre des gnons de leurs macs. Des mères foudroyées par la perte de leurs garçons au Vietnam, bourgeoise de Park Avenue ou ouvrière black du Bronx, se réunissent dans le deuil. Un célèbre couple d’artistes junkies commet l’irréparable. Une fille de joie grand-mère de 38?ans hurle son désespoir «de bordel de merde».
Comme Philippe Petit sans doute, Colum McCann avance avec une audace précise dans cette mécanique délicate. Comme l’artiste du câble, le romancier s’emploie à dissimuler l’effort, glisse d’un personnage à l’autre avec une souplesse infinie, magique, quasi invisible.
Alors que les romans choraux présentent souvent une partition prévisible, les histoires de ce diable d’Irlandais se développent avec un naturel organique et une évidence familière. Usant de ruses innocentes, ce fils d’un champion de foot ne rate jamais la balle. En styliste confirmé, l’écrivain trouve la grâce dans les égouts, la dignité dans l’indécence, la consolation dans les unions improbables. Impétuosité d’un idéaliste attardé? «Il y a là une certaine arrogance mais, sur le fil, l’arrogance était affaire de survie.»
Et que le vaste monde poursuive sa course folle, de Colum McCann, Ed. Belfond, 436 p.
1965 Naissance dans la banlieue de Dublin.
1984 Embarque pour les Etats-Unis avec sac à dos et bicyclette.
1992 Part au Japon, «où il trouve un vide propice à l’écriture».
1996 Le chant du coyote et Les saisons de la nuit le révèlent en France.
2003 Danseur, superbe biographie de Rudolph Noureev.
2007 Zoli, évocation de la poétesse tzigane Papusza.
2009 Vit et enseigne désormais à New York.
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