ROMAN

Biographe de travers

Par CÉCILE LECOULTRE le 20.02.2010 à 00:01

L’Américain échafaude le roman d’une vie, et l’architecte Frank Lloyd Wright renaît de ses cendres.

N’attendez pas de T. C. Boyle une biographie classique. «L’art doit être anticonformiste et c’est pourquoi je déteste la littérature de genre», martèle-t-il avec enthousiasme. Iconoclaste de son propre aveu, l’éternel enfant terrible des lettres américaines s’est souvent passionné pour des personnalités ayant réellement existé. Son matériau de prédilection? Les types excentriques, maniaques et narcissiques, les plus grands que nature qui dépassent par tous les pores…

L’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959) répond à ces flamboyants critères. Les femmes , qui s’adonne à cette figure visionnaire, réinvente le personnage en lorgnant sous les jupes de ses épouses et maîtresses. «Dans les romans historiques, comme dans tout récit qui implique une documentation, il y a toujours le danger de se royaumer dans la recherche, de devenir obsédé du moindre détail, au point de perdre de vue votre propre univers.» Le romancier se méfie, rode autour de son sujet et au final, il ne sera guère ici question d’architecture…

Pourtant, depuis près de vingt ans, T. C. Boyle habite une maison construite par Frank Lloyd Wright, une de ces bâtisses en osmose avec les caprices de la nature. Le bois y est dépouillé de peinture, dessine une ossature souple qui résiste aux tremblements de terre californiens. Les fenêtres sont dépouillées de rideaux, le pire crime de lèse-majesté pour l’architecte qui voulait que l’intérieur et l’extérieur communiquent en toute fluidité. Mais ce cadre tangible n’a pas entamé le monde de T. C. Boyle. Ses plans à lui sous-tendent Les femmes, édifice en équilibre miraculeux, qui traite d’utopie communautaire, d’écologie appliquée, d’autodestruction.

En 1981, son premier roman, le magistral Water Music, traitait déjà d’un pionnier, l’explorateur du 18e s. Mungo Park. Dans la même veine conquérante et rebelle, Aux bons soins du Dr Kellogg (1993) montrait comment le toubib excentrique avait appris aux Américains, déjà obèses, à manger des céréales et à se purifier le corps. Dans Le cercle des initiés (2004) , le sexologue Alfred Kinsey recensait les pratiques de couette de ses compatriotes dans une société corsetée dans les tabous. Par coïncidence, ces deux ouvrages ont été adaptés au cinéma, les frasques diététiques du Dr Kellogg par Alan Parker avec Anthony Hopkins, les statistiques de coït par Bill Condon avec Liam Neeson. Le romancier cite plutôt les frères Coen comme ses cinéastes de chevet, avec The Big Lebowski au-dessus de sa pile de DVD…

Jadis, à cause de ses mèches en pétard et de sa silhouette décharnée, T. C. Boyle passait souvent pour une rock star. Désormais, Thomas Coraghessan dit ne plus avoir de temps pour écouter la moindre note de musique et avoir même abandonné son saxophone. Seule compte la petite musique de son œuvre, composée sept?jours sur sept. D’où vient cette obsession? «Sans ça, je m’ennuie…»


 

Un génie habité

CRITIQUE Frank Lloyd Wright révolutionna l’architecture à la fin du XIXe siècle avec un style organique novateur. Voir ainsi le Musée Guggenheim à New York et sa spirale en colimaçon qui donne le tournis. T. C. Boyle ne procède pas autrement quand il dynamite les canons de la biographie traditionnelle. En osmose avec l’artiste, l’Américain l’attrape par les femmes qu’il a aimées. La douce Kitty, mère de ses enfants, l’amante féministe Mamah, la volcanique morphinomane Miriam, la poupée slave Olgivanna. L’écrivain ruse avec les faits et commence par bazarder la chronologie, créant ainsi un jeu d’espaces et de temps intrigants. Autre ouverture ménagée dans ce texte nerveux, tragique et drôlissime, les notes en bas de page, signées, dit Boyle, par un ancien élève de Frank Lloyd Wright.
Ce Japonais vécut notamment à Taliesin, la bâtisse dans le Wisconsin où l’architecte pratiquait sa théorie de vie communautaire. De par son expérience, il rectifie le texte, avance ses doutes quant à la vraisemblance, ses précisions souvent savoureuses. Dans le flou créé par ces commentaires se dégage aussi le pur amour de Frank Lloyd Wright pour la culture japonaise, ses objets d’art raffinés comme ses pratiques sociétales. Car notre artiste novateur, si gourmand de conquêtes, se dévoile aussi puritain. Il ne fume pas, il ne boit pas, il mange bio mais il couche… Ses aventures hautement passionnelles contrastent violemment avec la société américaine de l’époque, prude et corsetée, déjà avide de presse à scandale. Elles documentent le racisme ambiant, l’ère industrielle, l’utopie d’un artiste. La virtuosité de Boyle vient de cette fusion d’approches. Une saga perchée sur le génie, comme une maison de Wright sur une cascade.

Les femmes, T. C. Boyle, Ed. Grasset, 581 p., dès le 24 février.

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