Un beau cadeau vient de nous tomber du ciel des poètes, sous la forme d’un petit livre blanc orné de la fine fleur rouge de l’éditeur provençal Fata Morgana. Signé Maurice Chappaz, Le roman de la petite fille est dédié à Michène, sa seconde épouse, née Caussignac, dont il esquisse le récit de l’enfance au Québec et les aventures épiques de sa tribu dès la Grande Guerre.
«Six mois avant sa mort (ndlr: survenue le 15 janvier 2009), Maurice était souvent peu bien, nous explique sa veuve. L’asthme le chicanait, et je le veillais la nuit pour le soulager avec de la ventoline, lui racontant ce que j’avais moi-même connu des crises d’asthme, à l’âge de 3?ans, sans ce précieux médicament. C’est alors qu’il a commencé à me poser des questions sur mon enfance, griffonnant sur des enveloppes. Le livre devait compter cinq chapitres. Il a eu le temps d’en achever trois…»
Cet inachèvement ajoute au charme primesautier d’une écriture de jeune gomme, de ce Roman de la petite fille qui voit l’écrivain renouer avec sa propre enfance par le truchement d’une dernière histoire d’amour. «C’est ça la vieillesse: on s’y noie comme dans un berceau.»
Le tout vieil homme ne nie pas pour autant la réalité: «La vieillesse signifie éboulement dans la mémoire et durcissement des services. Les os se cassent, les sentiments pourrissent. Oui, nos défauts s’accusent, tonifiés par nos qualités mêmes. Exister nous tue.»
Pourtant, «la vie dépasse la vie», écrivait-il peu avant sa mort. Il allait alors sur ses 92?ans. Il venait de publier un livre lumineux, intitulé La pipe qui prie et fume, où il disait sa foi en la vie éternelle. Son attachement à la belle et bonne vie d’ici-bas n’en était pas moins perceptible à chacune de ses pages, comme elle l’est dans Le roman de la petite fille.
Vivant et résistant
En janvier 2009, l’inscription «Vive Chappaz» était certes presque entièrement effacée sur les falaises dominant le bourg, que les collégiens de Saint-Maurice avaient peinte trente ans plus tôt pour défendre l’auteur du pamphlet intitulé Les maquereaux des cimes blanches, où le poète s’en prenait à tout un Valais d’affairistes dont il déchaîna la haine. On le taxa de rétrograde. Il préfigurait au contraire notre temps où tous prennent conscience du saccage de la planète.
Or, dès la première page du Roman de la petite fille, la fraîcheur «antique» de la langue de Chappaz ruisselle comme elle ne l’a cessé depuis son premier livre, Un homme qui vivait couché sur un banc.
Il y a du franciscain chez lui, qui parlait aux «hippies» Jean-Marc Lovay ou Lorenzo Pestelli, premier conjoint de Michène. Mais sa parole reste d’une saisissante vivacité. Elle a traversé les générations en maintenant un lien de filiation vibrant, comme une belle façon de défier les modes et l’opposition entre notre sort mortel et l’éternité. «L’autre vie se passe déjà ici.» A la veille de s’en aller. «pour rien au monde on ne voudrait ne pas mourir», écrivait-il ainsi, tout en célébrant «l’incessante beauté du monde.
Le roman de la petite fille, Maurice Chappaz. Ed. Feta Morgana
HOMMAGE Il est heureux que le premier hommage posthume substantiel rendu à Maurice Chappaz le soit par une revue de jeunes lettreux, à l’enseigne d’Archipel, qui ont fait appel à des critiques et des auteurs romands de plusieurs générations, du trentenaire Bastien Fournier à feu Jacques Chessex, en passant par les poètes Francine Clavien et Pierre-Alain Tâche, notamment. Le ton n’est pas au dithyrambe convenu, mais à la reconnaissance que, d’emblée, Bastien Fournier assortit d’un bémol lié à son âge et à sa perception du Valais actuel, tout différent du «paradis perdu» chanté par Chappaz – ce qui se discute d’ailleurs. Mais le jeune écrivain a le mérite de souligner l’appel d’air et de liberté modulé par un homme libre et son œuvre à la fraîcheur hors d’âge, même sans tout célébrer également les yeux fermés. Du moins se réjouit-on de voir que L’Evangile selon Judas, texte ébouriffant de créativité, est cité comme «un des grands textes de Suisse romande». Paru en 2001 chez Gallimard, ce récit-poème annonçait en effet une liberté croissante du poète octogénaire (!), dont la grâce inventive n’a cessé de se faire plus naturelle et plus légère, ainsi que le souligne Pierre-Alain Tâche…
Revue Archipel,
No 32, décembre 2009.
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