ARCHITECTURE

Le Corbusier, le grand fauve à noeud pap

Par JEAN-LOUIS KUFFER le 12.12.2009 à 00:01

Derrière la façade un peu guindée: un sacré bonhomme! Une tripotée d'ouvrages plus ou moins spécialisés reviennent sur le parcours du Chaux-de-Fonnier.

Un extraordinaire personnage de roman vint au monde le 9 octobre 1887: un certain Charles-Edouard Jeanneret, qui fut déclaré «l’une des 100 personnalités les plus importantes du monde», sous le pseudonyme de Le Corbusier. Un mois plus tôt, à La Chaux-de-Fonds, était né un certain Frédéric-Louis Sauser, devenu célèbre lui aussi sous le nom de Blaise Cendrars. La vie du premier, visionnaire des temps nouveaux et voyageur curieux de tout, déclaré homme de lettres sur son passeport, mais aussi peintre et génial architecte, aurait très bien pu inspirer le second au titre de «grand fauve humain», comme Cendrars appela son Moravagine.

Chevalier errant qui avait relié son exemplaire de Don Quichotte avec la peau de son chien Pinceau, Le Corbusier peut être approché par une tripotée d’ouvrages plus ou moins spécialisés, dont la dernière «somme» de Nicholas Fox Weber, parue chez Fayard en mai dernier, comptant près de mille pages - LE monument du moment…

Pas moins utiles cependant, trois autres publications récentes «zooment» sur l’œuvre ou sur l’homme, qui nous aident à mieux voir les multiples facettes de ce grand créateur à l’apparence publique souvent solennelle voire glacée.

Pour illustrer la face lumineuse du Maître en l’une de ses réalisations, le photographe lausannois Matthieu Gafsou est entré en consonance créatrice avec son objet: le patrimoine de Firminy-Vert, captant les jeux de l’architecte avec la lumière, s’efforçant de «lire la pierre» et de mettre en scène les éléments architecturaux et la nature environnante du plus grand site Le Corbusier en Europe.

Autre aperçu: les carnets de voyageur de Le Corbusier. Plus que l’architecte visionnaire, ils font apparaître le créateur protéiforme en constant exercice de curiosité et d’invention, qui fait son miel de tout ce qu’il découvre. De Rome, dont il met les clichés touristiques en miette, à New York («un événement mondial»), en passant par le «bonnet suisse» où Athènes, l’Orient ou la «jouissance mathématique» née de la construction des dunes du désert par le vent, Le Corbusier fait son miel de tout, en vue d’une réflexion plus générale sur le mieux-vivre humain.

Or, sans tomber dans l’anecdote, on aimerait accompagner Le Corbusier plus loin encore dans son voyage au bout de lui-même. Ce qui se fait par le roman (lire ci-dessous), comme nous y invite Nicolas Verdan en évoquant les dernières brasses du poète dans la mer aimée…

Nicholas Fox Weber. C’était Le Corbusier. Fayard, 976?p. Matthieu Gafsou, Ce rêve étrange: Le Corbusier à Firminy, Gallimard. Le Corbusier, croquis de voyages et études. La Quinzaine/Vuitton, coll. Voyager avec… 343?p.

 


 

Dans le bain

CRITIQUE Nicolas Verdan ne manque pas de culot, ni de souffle. Se couler dans la peau d’un personnage aussi considérable et compliqué que Le Corbusier prenant son dernier bain et voyant toute sa vie défiler avant de se noyer, relevait en effet d’un sacré défi.

Or, à un détail près, lié à l’absence de toute date permettant de situer les épisodes, Saga Le Corbusier nous semble une éclatante réussite, autant du point de vue de la ressaisie concentrée et vivante d’une vie, en nuances et saveurs, que par son écriture juteuse, qui nous fait découvrir un Corbu protéiforme, créateur despotique, opportuniste à proportion de ses besoins de grand bâtisseur (ses complaisances alternées envers les Soviets et Vichy), grand consommateur de chair féminine, au dam de son épouse Yvonne plus ou moins résignée, et garçon caqueux devant sa «petite maman». Avec beaucoup d’habileté (la façon de son personnage de s’adresser à lui-même, par une subtile distance) et de magnifiques évocations (d’Alger à Rio, ou de l’Inde à New York), l’auteur vivifie une importante documentation sans en laisser rien paraître. Belle avancée dans son travail. Lecture prenante vers le grand large…

Nicolas Verdan, Saga Le Corbusier. Campiche, 189 p.

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