Et si, demain, les filles essayaient de regarder sous les jupes des… garçons? Régulièrement, les grands prêtres des tendances annoncent son avènement. Mais rien n’y fait. A l’exception du kilt, les hommes, de ce côté-ci de l’hémisphère, se refusent à adopter la jupe.
Et pourtant, plusieurs grands noms de la couture s’y sont essayés lors de leurs dernières collections. Jean Paul Gaultier évidemment, qui la ressort régulièrement depuis 1985, mais pas seulement. Comme des garçons, Yohji Yamamoto ou Alexander MacQueen s’y sont frotté.?Même le géant suédois H&M a tâté le terrain à l’automne dernier, notamment dans deux boutiques suisses.
Sandra Kuratle, styliste zurichoise, crée des jupes pour homme depuis plus de dix ans. Et s’est fait connaître jusqu’à New York, où elle a exposé plusieurs de ses modèles au Metropolitan Museum lors de l’exposition Bravehearts – men in skirts. Sous le label Amok, dans le quartier branché Kreis 4, elle propose toutes sortes de modèles: longs, courts, colorés ou noirs, avec ou sans poches… Et avoue que la coupe «kilt» connaît un second souffle. Mais la clientèle de ses débuts, les jeunes issus de la mouvance techno, ne fréquentent plus sa boutique. «Aujourd’hui, mes clients sont différents: ils sont moins jeunes, car il faut vraiment se sentir «homme» pour porter la jupe, être sûr de soi, se ficher du regard des autres», analyse-t-elle. Mariages, grands événements sont devenus des moments privilégiés pour oser la jupe: les hommes qui viennent la voir portent souvent le costume-cravate toute la semaine, et ne veulent pas forcément remettre cet «uniforme» pour une occasion festive.
Au-delà de ce marché de niche, la jupe masculine se démocratisera-t-elle un jour? Pour Sandra Kuratle, c’est clair, cela prendra du temps. «Nous vivons dans une société soi-disant très ouverte, mais dès que l’on aborde les vêtements, ce n’est plus le cas. Il ne s’agit que d’un morceau de tissu, mais il suscite tellement de réactions, c’est cela que je trouve fascinant.» Certains ont malgré tout fait le pas. Comme Joël Brocher, agriculteur sur La Côte, qui porte la jupe occasionnellement, après avoir découvert ses avantages lors d’un voyage en Asie. «Mais j’apprécie aussi le côté provocation de ce bout de tissu», avoue celui qui est artiste à ses heures. Jean-Michel Treyvaud, à Fribourg, possède une dizaine de jupes. «La première fois que j’en ai porté, c’était il y a six ans, pour fêter mes 45?ans. Je cherchais quelque chose d’original, et c’est très agréable à porter, surtout en été.» Marié à une Japonaise, il estime que le phénomène percera, tôt ou tard, mais ne milite pas pour. «Je porte simplement ce que je veux quand je veux. Ce n’est pas un dogme, mais cela permet de mesurer très rapidement la tolérance de son interlocuteur!»
Magasin Amok, Ankerstrasse 61 à Zurich. www.amok.ch
Ma journée en jupe à Lausanne
«Aujourd’hui, c’est décidé, je porte la jupe à la place du jean. On se dit que ce n’est pas très différent d’un bermuda, histoire de se donner un peu de courage. Entre la place Chauderon et Saint-François, les gens n’accordent qu’un rapide regard à mes jambes, mais la plupart d’entre eux se retournent sur mon passage. «Oh la fille!» entends-je dans la rue, avant de réaliser qu’il s’agit d’un collègue. Les choses sérieuses commencent à la rédaction: «Tu m’inquiètes de plus en plus», «A moi, cela ne m’irait pas, mais à toi, oui», «grandiose», «est-ce qu’il ne faudrait pas s’épiler les mollets?»… les remarques sont mitigées, davantage chez les hommes. La question la plus récurrente étant évidemment, tous sexes confondus, si «je la porte à l’écossaise». Non, pas besoin de vérifier. «On va se poster dans les canapés sous l’escalier en verre», glisse une collègue.
Après une journée de labeur, direction Lutry, pour l’apéritif. Quelques regards en biais, sans plus. La palme de la réaction la plus visible revient au patron – vaudois – d’un restaurant japonais, lorsqu’il voit débarquer un homme en jupe. Longues secondes de silence, où l’homme reste sceptique, voire légèrement ahuri, par la vision qui s’offre à lui, avant de s’ébrouer et nous faire asseoir.»
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