Cette année-là, Guillaume de Challant, le très entreprenant évêque de Lausanne, fait aménager en sa cathédrale une chapelle dédiée aux saints Innocents. Hommage aux enfants de moins de 2?ans qui, selon l’Evangile de Matthieu, furent massacrés par Hérode à Bethléem. Or, au Moyen Age, on appelle innocents les jeunes garçons voués au service liturgique romain et au chant choral.
La nouvelle construction s’assortit justement d’une décision épiscopale de fonder une maîtrise, destinée gratuitement à des choristes préadolescents qui résideront dans une maison spécifique attenante à Notre-Dame. Cette manécanterie lausannoise, qui fera des émules à Yverdon, Moudon, Orbe et Estavayer – alors bourg vaudois – lui confère un prestige qui rend jalouses les autres contrées vassales du duc Amédée?VIII de Savoie. D’ailleurs, il n’en existe encore ni à Chambéry ni à Turin, les deux capitales de notre première puissance suzeraine. (La seconde, Berne, se montrera dès sa conquête de 1536 plus éclairée en matière d’éducation des enfants vaudois. Elle leur imposera les principes de la Réforme, mais pas l’usage de l’allemand.)
Pour l’heure, l’école de Mgr?de Challant n’est donc qu’une maîtrise, une «psallette». Seuls y sont admis de jeunes enfants mâles, nés d’un mariage légitime. De parents dont on a vérifié la bonne moralité. On exige aussi de ces loupiots de n’être affligés d’aucune difformité physique. Il ne s’agit pas d’être beau, mais sain dans l’esprit comme dans le corps, selon le principe déjà proverbialisé de Juvénal. Et bien sûr doté d’une voix juste, d’un timbre séraphique, comme on en révèle à 8?ans au bénédicité qui précède la potée familiale de midi. Ce don tombé du ciel deviendra une source de fierté pour plusieurs familles pauvres lausannoises: avoir un fils éduqué gratis, quelle aubaine!
Or, depuis le XIIIe siècle déjà, l’Eglise n’a plus le monopole absolu de l’enseignement. Des aristocrates savoyards et vaudois embauchent des précepteurs coûteux pour l’instruction de leur progéniture. Et même dans les communes les plus rurales, les conseils de bourg créent et financent des structures scolaires. Seuls les maîtres – denrée rarissime – sont rétribués par les parents d’élève.
Mais revenons à nos innocents de la Cité. Une recherche circonstanciée, signée Bernard Andenmatten, Prisca Lehmann et Eva Pibiri (elle fait l’objet d’un chapitre d’une récente étude collective, voir encadré) précise qu’ils sont recrutés à 8?ans, aussitôt tondus, puis relâchés à 16. A la mue fatidique de leur voix. Ils n’auront profité que d’une pédagogie cléricale, mais outre le chant, la liturgie, ils ont un peu appris la grammaire – dans le sillage des écoles monastiques fondées par Charlemagne sept siècles plus tôt…
Le chant, qui leur était enseigné par un cantor surnommé l’«écolâtre», (du latin scholasticus) primait. Etait-ce encore du plain-chant, ou déjà de la polyphonie? Ont-ils chanté la sublime Messe de Nostre Dame de Guillaume de Machault? On l’ignore.
Le passé éducatif vaudois, du XIIIe siècle à nos jours, est une matière complexe et polymorphe qu’une quinzaine de chercheurs viennent de décortiquer pour l’édition 2009 de l’excellente Revue historique vaudoise. De l’enseignement du plain-chant catholique dispensé par des chanoines à l’irruption de l’informatique dans le matériel scolaire ordinaire, historiens, pédagogues et sociologues dressent un riche tableau de cette évolution.
Elle fut lente, conformément à la mentalité légendaire de notre contrée. Mais elle se déclina en remaniement et restructurations au fil d’étapes politiques ou économiques: Réforme instaurée par LL?EE?de Berne, héritage rousseauïste des Lumières et de la Révolution française, avènement de l’ère industrielle et des mouvements ouvriers, courants philanthropiques hygiénistes de la fin du XIXe siècle, innovations plus ou moins heureuses de réformes issues du structuralisme des dernières années septante, et l’on en passe.
Ce dossier thématique met en lumière des pans méconnus de l’histoire de l’enseignement en terres vaudoises. Que de développements disparates sur un territoire plus petit que le département du Rhône, en France voisine!
En son introduction générale, Danièle Tosato-Rigo – qui signe aussi un chapitre sur l’ère de la République helvétique, 1798-1803 – y repère un courant unique, un fil rouge ancien qu’elle dévide en écrivant: «Ce qui s’apparente, d’une certaine manière, à des utopies pédagogiques traverse également les siècles.»
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