Le Léman, un lac entièrement suisse? Le Mont-Blanc, le plus haut sommet des Alpes helvétiques? Le cours de l’Histoire en a décidé autrement. Le 22 et 23 avril 1860, lors d’un plébiscite pour le moins manipulé, les Savoyards acceptent à une écrasante majorité l’adhésion de la Savoie à la France.
C’est l’épilogue d’une histoire qui aurait pu être différente avec un éventuel rattachement du nord de la Savoie à la Suisse. Même si, pour Claude Raffestin, ancien professeur à l’Université de Genève, ce cas de figure n’était, au fond, pas très sérieux. Du moins en 1860. Reste que, quarante-cinq?ans plus tôt, l’affaire avait déjà été évoquée lors du Congrès de Vienne: «Pictet de Rochemont, un diplomate qui a participé à l’adhésion de Genève à la Confédération, avait demandé à ce que l’on donne des frontières plus convenables à Genève. Il s’était alors attiré une remarque cinglante de Talleyrand. «Je vois Monsieur, Genève est la sixième partie du monde!»
La Savoie est ainsi devenue française. Comment en est-on arrivé là? L’affaire s’est jouée en plusieurs temps. Le 21 juillet 1858 notamment, avec une rencontre secrète, dans la station thermale de Plombières, dans les Vosges, entre le comte de Cavour, le représentant du roi de Piémont-Sardaigne Victor-Emmanuel II, et l’empereur Napoléon III, qui avait, un temps, trouvé refuge en Suisse, en 1848. Et qui parlait le français avec l’accent suisse allemand!
Quelle est la substance de l’accord? Napoléon III promet une aide militaire à Cavour pour chasser les Autrichiens de l’Italie. En échange, il demande la Savoie et Nice. Deux provinces occupées en 1792 et devenues les départements du Mont-Blanc, du Léman et des Alpes-Maritimes, avant d’être perdues en 1815.
Confédérés divisés
La suite sera donc guerrière. En avril 1859, les troupes françaises entrent en Italie, gagnent à Magenta et à Solferino. Napoléon III renonce pourtant à aller de l’avant et signe un armistice puis la paix à Villafranca. Cavour est alors contraint de démissionner.
Ce revirement français va relancer la question de l’avenir de Nice et de la Savoie. Et le sujet divise, notamment les capitales étrangères.
A Berne et à Genève, les dirigeants s’interrogent: ne faudrait-il pas demander le rattachement du Chablais et du Faucigny savoyards à la Confédération helvétique? Dans le même temps, Napoléon III laisse entendre à l’ambassadeur suisse à Paris qu’il n’exclut pas une partition du duché. En Savoie, notamment dans le Faucigny, fief de la bourgeoisie libérale, les pro-Suisse se sentent pousser des ailes. Ils recueillent plus de 13?000 signatures, ce qui est énorme pour l’époque.
Très vite, Napoléon III reprend l’offensive en recevant des délégués. Habilement, il leur promet l’unité du duché et surtout la création d’une zone franche qui prive les pro-Suisse de leur principal argument. Dans le même temps, les Confédérés semblent divisés. Pour le professeur Raffestin, plusieurs éléments expliquent cette prudence: «La Suisse ne voulait pas modifier son assiette territoriale en donnant l’impression qu’elle remettait en cause les accords sur sa neutralité. D’autre part, la Savoie était une terre catholique. Cela gênait la Suisse protestante, surtout après la guerre du Sonderbund.»
La France peut alors relancer le Piémont-Sardaigne et un traité est signé le 24 mars 1860. Il ne reste plus qu’à faire faire voter les Savoyards, histoire de désamorcer la grogne des puissances qui demandent la tenue d’une conférence internationale. C’est chose faite en Savoie les 22 et 23 avril. Quant à la passation des pouvoirs, elle aura lieu le 14 juin 1860. Alors la Suisse a-t-elle finalement perdu la Savoie? Pour le professeur Raffestin, «La Suisse a été prudente. Elle avait raison. Après la Première Guerre mondiale, une partie du Vorarlberg autrichien aurait aimé être rattachée à la Suisse. Là encore, la sagesse a prévalu. On a vu ce qui s’est passé ensuite avec Hitler.»
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