1941

Churchill voulait bombarder la Suisse

Par SERGE GUMY le 12.12.2009 à 00:00

Le premier ministre britannique était prêt à violer la neutralité helvétique pour stopper les trains de charbon entre l’Allemagne et l’Italie.

Daté du 26 janvier 1941, le document est signé W.?S.?C. Trois lettres pour Winston Spencer Churchill. Dans cette note, tirée de ses archives personnelles par le politologue genevois Michael Bloch, le premier ministre britannique charge le Ministère de l’aviation d’une mission sensible: planifier le bombardement des trois lignes de chemin de fer Nord-Sud entre l’Allemagne et l’Italie.

Ces trois tronçons – le Simplon et le Gothard en Suisse, le Brenner en Autriche annexée – jouent un rôle stratégique durant la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne de Hitler les utilise pour acheminer vers l’Italie de Mussolini le charbon nécessaire à son effort de guerre: 200?000 tonnes par semaine, selon les estimations de Churchill. «Il est évidemment de la plus haute importance que cela soit empêché par tous les moyens, écrit-il. Au vu de la nature montagneuse du pays à travers lequel passent les lignes de chemin de fer, ce devrait être faisable. Merci de me fournir un rapport sur ce qui a été fait et sur ce qui sera fait.»

Churchill ne le nomme pas, mais le pays montagneux qu’il vise est bien la Suisse, cette Suisse qu’il glorifiera en 1944 dans une note interne: «De tous les pays neutres, la Suisse est celui qui a le plus grand droit à être mis en exergue.» Trois ans plus tôt, le lion britannique est pourtant prêt à s’asseoir sur cette neutralité que Londres a reconnue à son entrée en guerre. Non que les Britanniques aient quoi que ce soit à reprocher aux Suisses: en acceptant le passage de convois, ceux-ci ne violent pas les obligations liées à leur neutralité, même si les volumes en transit sont trois fois plus élevés que ceux d’avant-guerre. «Dans les sources que j’ai consultées, rien n’indique que les Anglais pensaient alors que les Suisses en faisaient trop en faveur de l’Axe», confirme Michael Bloch.

Le charbon de la Ruhr n’en pose pas moins un vrai problème à Churchill. D’où ses instructions données tant au Ministère de l’aviation qu’à celui de la conduite économique de la guerre. Dans sa réponse, le second qualifie d’«idée très attractive» le projet de bombarder les lignes de chemin de fer en Suisse. En s’attaquant aux montagnes environnantes, les avions de la Royal Air Force pourraient provoquer des éboulements et interrompre le trafic ferroviaire. Où frapperaient-ils? Aucun lieu n’est explicitement nommé.

Des convois qui ne violent pas la neutralité
Le Ministère de l’aviation finira toutefois par décliner cette hypothèse. Les montagnes compliqueraient singulièrement la tâche des bombardiers, qui devraient en plus s’enfoncer profondément en territoire ennemi (Allemagne ou France occupée). Le Ministère de l’aviation privilégie donc des attaques sur les gares de triage entre le bassin houiller de la Ruhr et la frontière suisse. De son côté, le Ministère pour la conduite économique de la guerre fait savoir à Churchill qu’il prépare depuis 1940 des opérations de sabotage. Son idée: infiltrer en Suisse des agents britanniques censés y recruter des cheminots CFF socialistes et leur confier le matériel nécessaire pour faire sauter les lignes de chemin de fer entre l’Italie et l’Allemagne. Là aussi, les Britanniques en resteront au stade de la planification, certes sérieuse.

La Suisse, sans se savoir menacée, a donc échappé aux bombes alliées – si on excepte les terribles méprises à Schaffhouse, Bâle et Zurich. Si Winston Churchill avait mis ses plans à exécution, Hitler n’aurait-il pas alors été tenté d’envahir la Suisse pour contrôler l’axe Nord-Sud? Simple spéculation, répond prudemment Michael Bloch. A défaut d’opérations militaires, les Alliés augmentèrent par contre la pression politique sur le Conseil fédéral, jusqu’à obtenir de sa part, en février 1945, l’arrêt des convois de charbon.

La guerre froide en tête
«Ces plans de bombardement de la Suisse montrent que la neutralité n’avait pas grande valeur aux yeux de Churchill, résume Michael Bloch. Stopper les livraisons de houille à l’Italie constituait pour lui une obsession stratégique.» Quant à son éloge de la Suisse de 1944, il est à replacer dans le contexte de la guerre froide naissante. «Après avoir envisagé de la violer, Churchill instrumentalise la neutralité pour rallier la Suisse au camp de l’Ouest contre l’URSS de Staline. Il n’est donc pas le bon témoin de la neutralité, n’en déplaise à Christoph Blocher, qui le cite très volontiers dans ses discours.»

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