Il y eut un début, en 2006. Un premier disque confidentiel, qui ne demandait rien d’autre que des oreilles réceptives. Sophie Hunger avait 23?ans. Puis il y eut la «découverte», via la radio, les clubs, la presse. Droit devant: deux ans en pente raide, gravis avec un naturel désarmant et les idées bien accrochées. Jusqu’à ce qu’en 2008 sorte un premier «vrai» album: à mi-chemin entre les étiquettes rock, folk, blues et soul, Monday’s Ghost propulsait Sophie Hunger vedette féminine de la pop helvétique.
La place était-elle vacante? Le public – et les médias – n’en ont pas douté un instant. Ni le Montreux Jazz Festival, qui la mettait à son affiche la même année. Depuis, Sophie Hunger n’a cessé de jouer: Suisse, France, Allemagne, Autriche… Parcours exceptionnel pour une artiste suisse sans gros label. Sophie Hunger, désormais, appartient à cette catégorie d’individus que l’on attend. Son nouvel album, 1983, vient donc à point nommé. 1983, l’année de naissance de la chanteuse. Histoire de dire qu’il n’y a rien d’autre qu’elle-même à entendre ici? Réponse possible ci-après.
– Comment est né ce nouvel album?
– J’ai ressenti une poussée. Au fil des tournées, j’avais tout le temps de nouvelles idées. C’est comme un cours d’eau: lorsque le niveau est haut, tout déborde, tout s’enchaîne. Après, ça a été un gros travail en studio. Autant le précédent album reflétait ce que l’on jouait sur scène, autant celui-ci est un studio album . On a travaillé les effets, des sons électroniques. Le studio restait un mythe. Le mythe s’est cassé. Un petit peu.
– Quelles sont vos inspirations?
– Je reste très influencée par les autres, par ce qui m’arrive, aussi. On dit qu’il y a le privé, le public, le travail… Ce sont des lignes de séparation que je ne vois pas. Je suis très paresseuse, aussi.
– Vous reprenez "Le vent l’emportera", de Noir Désir. Pourquoi?
– J’ai beaucoup écouté Noir Désir quand j’étais adolescente, avec les amis, dans notre première voiture. Même sans comprendre les paroles, j’ai toujours senti que la chanson parlait de tout. Qu’il y avait là une vision complète. Cette «grandeur» des mots m’intéressait.
– Que signifie la pochette de 1983: les doigts pointés sur votre tempe, et sur le public. Qu’avez-vous voulu représenter?
– A l’occasion d’un concert à Vienne, j’ai découvert une peinture de Maria Lassnig, une artiste de 90?ans. Un autoportrait, nue, un pistolet dans chaque main. J’ai trouvé cette image très précise, tendue. Pour moi, ça n’a rien à voir avec la violence, mais avec ce qui nous relie. Vous. Et moi. Dans un geste. Le pistolet indique qu’il y a un risque entre nous. J’ai gardé cette image en tête une année durant. Ça peut, si vous voulez, être une métaphore de la scène.
Montreux Jazz Festival, Miles Davis Hall, me 14 juillet (20?h?30). Aussi à l’affiche: Mumford & Sons. Loc.?TicketCorner. www.montreuxjazz.ch.
CRITIQUE La batterie sonne la cavalcade, la voix serpente. 1983: le texte est en allemand, le seul d’un album essentiellement anglophone (à l’exception d’un texte en bernois et de la reprise de Le vent l’emportera de Noir Désir). Alles muss weg, alles muss sterben, es ist nicht zu spät, heute zu geboren; Tout doit partir, tout doit mourir, il n’est pas trop tard pour naître…
Le nouvel album de la Zurichoise a ses zones sombres, relevées par une instrumentation léchée, totalement à-propos. Le jeu d’ombres se poursuit sans répit, ajustant couche par couche les sonorités les plus dures (rock, noise, blues, parfois du funk lourd) et la balade folk planante.
Introduit par un cathartique, Leave me with the monkeys, chant soul débuté a cappella, 1983 appose plus durablement encore que le précédent disque de Sophie Hunger un art consommé du songwriting. Toutes les références nous viennent en tête. Hunger a tout digéré. Résultat des plus digeste.
1983, Sophie Hunger, distr. Two Gentlemen (sortie le 26 mars).
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