Elu artiste de l’année 2009 par le magazine Classica, René Jacobs a réalisé un formidable triplé discographique autour de Telemann, Mozart et Haydn en parallèle à la publication d’une biographie qui replace le chef et chanteur gantois dans sa trajectoire au pinacle de la musique ancienne.
– Avec Idomeneo en 2009 et La flûte enchantée en 2010, vous avez presque bouclé l’intégrale des grands opéras de Mozart. Comment a démarré cette aventure?
– Avec Cosí fan tutte, mais, au départ, il n’était pas question de l’enregistrer et encore moins d’en faire d’autres. Lorsqu’on m’a proposé de monter un Mozart à Schwetzingen, en 1997, j’ai choisi Cosí car c’était alors mon préféré. Mais c’était aussi mon premier grand opéra de Mozart et véritablement un essai. Eva Coutaz, la femme du fondateur d’Harmonia Mundi, a assisté aux représentations et décidé de l’enregistrer. Le gros succès des ventes a déclenché la suite (Le Nozze di Figaro, Don Giovanni, La Clemenza di Tito).
– Idoménée était considéré comme un opéra de jeunesse avec des longueurs et un livret faible. Votre enregistrement fait changer notre jugement.
– En fait, c’est le premier opéra de la maturité. Il s’agit d’un opera seria très hybride, modifié selon les principes de Gluck, en vogue à Munich où l’œuvre a été créée. On dit souvent du mal des librettistes, mais il ne faut pas l’accepter d’office et vraiment l’étudier, avant même de s’atteler à la musique. Or le livret de Varesco est une vraie perle. Il nous met en garde contre une mauvaise interprétation de la religion, voire son exploitation, qui mène au fanatisme. Mozart soutenait pleinement ce message.
– Vous venez d’enregistrer La flûte enchantée en studio, une pratique en voie de disparition?
– Oui, hélas! Je suis heureux de pouvoir le faire encore. Je ne suis pas d’accord avec l’opinion courante selon laquelle les enregistrements «live» d’opéras sont meilleurs. C’est parfois le cas pour quelques moments. Au studio, on peut réunir les pouvoirs du théâtre et du cinéma, qui font que même un aveugle pourrait voir la scène.
– Vous avez gravé coup sur coup une Passion du Christ, un opéra sur le pouvoir et le sacrifice divin (Idomeneo) et une Création du Monde: que de questions essentielles!
– En vieillissant, j’entre de plus en plus dans ces questions existentielles. Dans ces œuvres, il y a une modernité qui va bien au-delà du baroque! Il est vrai que les comédies burlesques m’intéressent moins, par contre j’aime toujours autant le dramma giocoso, et l’ambiguïté du mélange tragédie-comédie.
– Avec Haydn, vous abordez le XIXe sur la pointe des pieds. Un nouveau champ d’exploration?
– J’ai pris goût à la musique symphonique allemande à travers les opéras de Mozart, et les oratorios de Haydn. Il n’y a rien de comparable au Chaos dans sa Création , jusqu’à Wagner. Aujourd’hui, je me sens proche des opéras de Beethoven et Schubert. J’ai décidé d’avancer à petits pas – qui sont en fait de grands pas pour moi.
LECTURE Nicolas Blanmont, journaliste musical en Belgique, raconte la carrière exemplaire de René Jacobs, né à Gand en 1946, où il commence le chant, enfant, en tant que choriste grégorien. A la fois portrait tout en finesse et riche recueil de témoignages du principal intéressé et de tous ceux qui l’ont côtoyé, cet ouvrage compact fait revivre les grandes heures de la révolution baroque, puisque René Jacobs a fait partie de la première génération qui a réhabilité, dès les années 1970, tout un pan de notre culture musicale, aux côtés des frères Kuijken et de Gustav Leonhardt.
On découvre ainsi quantité d’anecdotes sur cette époque des pionniers où l’enthousiasme pallie les moyens dérisoires, où la voix de contre-ténor ne va décidément pas de soi. On comprend aussi mieux la transition qui mena plus tard René Jacobs à abandonner progressivement le chant pour la direction, sans l’avoir vraiment voulu, mais avec le soutien toujours fidèle de son éditeur, Harmonia Mundi.
Grâce à Blanmont, on pénètre un peu dans la cuisine du chanteur, ses convictions et ses angoisses, ce qui est rare et précieux pour un artiste qui ne se confie pas volontiers en interview. Il en ressort une figure de musicien intègre et passionné, aussi exigeant avec lui-même qu’avec les autres. Bref, un perfectionniste, mais qui sait mieux que quiconque donner du relief et de la vie à des chefs-d’œuvre oubliés ou couverts de poussière.
Nicolas Blanmont, René Jacobs, Prima la musica, prime le parole, Ed. Versant Sud, 2009.
La Passion selon Telemann
Profonde, théâtrale et d’une étonnante modernité, la Brockes-Passion de Telemann est une révélation dès l’ouverture, aux accents d’éternité. Basé sur le texte de Barthold Heinrich Brockes et non l’Evangile comme les Passions de Bach, cet oratorio de 1716 se rapproche plus d’un opéra que d’une pièce liturgique. Moins choral que Bach, mais quels airs, quels récitatifs, quelle puissance d’évocation!
Telemann, Brockes-Passion, Rias Kammerchor, Akademie für alte Musik Berlin, 2?cd.
Le Sacrifice selon Mozart
C’est l’histoire du roi Idoménée (Richard Croft) qui, en proie à la tempête, fait le vœu de sacrifier à Neptune la première personne qu’il rencontrera s’il arrive sain et sauf chez lui. Hélas, c’est son fils Idamante (Bernarda Fink) qui l’accueille. A cela s’ajoute une rivalité amoureuse entre Ilia (Sunhae Im) et Electre (Alexandrina Pendatchanska). Récitatifs crépitants, solistes héroïques et chœurs poignants, un opéra formidablement revivifié.
Mozart, Idomeneo, Rias Kammerchor, Freiburger Barockorchester, 3?cd.
La Création selon Haydn
Le Chaos orchestral qui ouvre l’oratorio se pare de couleurs inouïes, l’irruption de la lumière («es werde Licht») est rendue de manière sidérante. Le chœur et les solistes rivalisent d’engagement et d’élan, et même les pages moins spectaculaires de louange se parent d’une fraîcheur inédite. Jacobs arrive à insuffler du théâtre même là où il paraît absent. Prodigieux!
Haydn, Die Schöpfung, Rias Kammerchor, Freiburger Barockorchester, 2?cd
Editeur des trois œuvres: Harmonia Mundi.
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